Chapitre 2 - Joie et Surprise
01 – Joie
Je crois que je me souviendrai toujours du jour de notre rencontre. Chloé travaillait dans le café juste en face de la fac de médecine. J’étais en première année. Je n’avais rien pour moi. Une coupe de cheveux négligée, une barbe naissante… Naissante depuis un mois. Je révisais à longueur de temps. Je ne me permettais aucune fantaisie de sortie ni aucune distraction. Les chances de réussite en médecine en première année sont aussi nombreuses que d’assister à deux conclaves en moins de deux ans. Sur le papier, c'est possible, mais concrètement, la probabilité est assez faible. Les premiers partiels sont arrivés, et je dois dire que je m’en suis bien sorti. Pour fêter ça, café crème. C’est tout ce que mes finances me permettaient. Mes parents étaient présents, mais avaient, eux aussi, du mal à boucler les fins de mois, alors pas question de leur demander quoi que ce soit. J’avais déjà le gîte et le couvert, je n’allais pas me plaindre de ne pas pouvoir me payer un repas au restaurant parfois.
La tête enfarinée, je suis entré dans le café et je me suis assis. Il y avait assez peu de monde dans la salle et une petite silhouette est rapidement venue me demander :
«Bonjour monsieur, qu’est-ce qui vous ferait plaisir?
- Un café crème. C’est la fête aujourd’hui.
- Ah bon? Qu’est-ce que vous fêtez, si ce n’est pas indiscret ?
- La fin de mes premiers partiels de médecine.
- Ah oui, je comprends. Ça s’est bien passé, vous pensez?»
J’ai levé les yeux, dans un premier temps un peu agacé de devoir parler et répondre à des questions qui, avec le recul, étaient seulement bienveillantes. À cet instant, j’ai perdu mon souffle. Comme si je décollais de ma chaise, comme si le monde autour de moi n’avait plus rien à me montrer pour me surprendre. Mon cœur s’est emballé et plus rien n’avait d’importance que de rester figé dans cet instant. Je me suis plongé dans ces magnifiques yeux verts, puis je me suis laissé envahir par ce sourire tellement sincère et doux. Tout respirait la bienveillance, la chaleur humaine, la gentillesse. On se moque souvent de l’expression «coup de foudre», mais je suis certain d’en avoir fait l’expérience ce jour-là. J’ai ouvert la bouche pour répondre :
«Je ne sais pas trop. Je pense avoir répondu à toutes les questions, mais difficile de se faire une idée.
Les enseignants sont tellement tordus qu’ils ont caché des pièges partout », dis-je en ricanant bêtement, ce qui n’était pas dans mes habitudes.
- Vous attendez quelqu’un ou vous allez faire la fête seul ?
- Je suis du genre plutôt solitaire. Je ne dis pas cela parce que je considère les autres élèves comme des potentiels rivaux pour le passage en deuxième année, pourtant j’essaie de me donner toutes les chances possibles. Et cela inclut la mise à l’écart de toute distraction.
Voilà que je me perdais dans des explications ridicules. Impossible de laisser s’installer le silence. J’étais totalement désarçonné. Connaissez-vous ce genre de sensation? Quand votre corps ne vous répond plus? Eh bien, c'était la même pour moi à ce moment-là, sauf que c’était le corps et le cerveau. Je me sentais complètement stupide. Je ne m’étais même pas rendu compte que la serveuse n’était plus en face de moi. Peut-être qu’elle n’avait pas entendu mon imbécile tirade?
J’ai attendu quelques minutes, et je l’ai vue revenir. Un plateau avec deux tasses, un verre et un pichet d’eau. Elle posa les deux tasses sur la table et me fixa de ses magnifiques grands yeux verts.
«Aujourd’hui, c’est assez calme, alors je me permets de m’asseoir avec vous pour fêter vos premiers examens. Je peux? Cela ne vous dérange pas trop?
- Heu, eh bien, non. Je vous en prie. »
J’allais rajouter un truc du style «c’est un plaisir de partager une tasse de café avec une personne vivante» ou un truc totalement idiot du même genre, mais j’ai réussi à me mordre suffisamment fort l’intérieur de la bouche pour que celle-ci reste close.
«Je m’appelle Chloé», dit-elle en s’asseyant.
- Guillaume, répondis-je presque normalement.
Elle sentait tellement bon. Un mélange de cannelle et de chocolat. Une odeur si douce et agréable. Aujourd’hui, cette odeur est passée de l’odeur la plus réconfortante du monde à l’odeur la plus mélancolique du monde. J’ai découvert bien plus tard dans notre relation qu’elle achetait plusieurs exemplaires de l’édition gel douche de Noël de chez Yves Rocher au moment des fêtes de fin d’année.
Je suis passé pratiquement tous les jours pour prendre un café, dans l’espérance chaque fois que Chloé s’assoie avec moi. Elle l’a fait quelques fois. Et, un jour, alors que j’avais rassemblé tout mon courage pour lui proposer un rencard, elle s’est assise à côté. J’ai encore l’odeur de café moulu, odeur typique des bars, et la vision de la table fraîchement lavée.
«Bon, Guillaume, depuis quelques semaines que tu viens ici tous les jours, qu’on boit notre petit café… Ce rituel, c’est vraiment cool, mais jamais tu ne vas m’inviter pour un rendez-vous?»
J’ai porté ma tasse à mes lèvres juste avant qu’elle ne prononce cette phrase. Et, naturellement, comme un crétin, j’ai failli m’étouffer. Comme si on était dans un de ces films niais pour adolescents. Elle a souri, puis elle a ri. Quel magnifique sourire. J’ai décidé à partir de cet instant de graver chaque moment dans ma mémoire. Et, quand je serai vieux, sur mon lit de mort, je sourirai en repensant à tous les instants que nous avons vécus.
Notre premier rencard? Elle était magnifique. Je bégayais comme un collégien. À la fin de cette soirée inoubliable, je me suis dit que j’avais été tellement ridicule qu’elle ne voudrait jamais me revoir. Pourtant, le soir même, j'ai reçu un message : «J’ai passé une excellente soirée. J’aimerais bien qu’on se fasse un second rencard». J’ai naturellement répondu que ce serait avec un immense plaisir. Ce soir-là, nous nous sommes mis en couple. Je l’ai présentée d’abord à Claire et Maël, puis à Camille qui avait mis entre parenthèses sa dépendance et qui, à ce moment-là, était plutôt bien. Je ne lui ai jamais caché les problèmes d’addiction de mon amie. Chaque fois que Camille demandait de l’aide, Chloé me poussait. «Ton amie a besoin de toi. C’est le rôle des amis ». Chloé, quelle merveilleuse personne tu étais… Un véritable ange. Tu me manques tellement. À chaque seconde…
02 – Surprise
Je suis tellement minable que c’est Chloé qui a fait notre… sa demande en mariage. Nous venions d’emménager dans notre premier appartement. Un petit truc, mais notre petit nid douillet. Nous étions assis l’un à côté de l’autre en train de regarder un film. À l’époque, je m’autorisais une soirée de repos dans la semaine. Une parenthèse enchantée, une pause magique, simplement Chloé et moi. Restaurant, cinéma, balade en bord de mer. J’aurais pu aller visiter le site de dépôt des batteries au lithium usagées que cela m’aurait paru le plus bel endroit du monde. Tant que nous étions tous les deux, le monde aurait pu s’écrouler que ça m’aurait été égal…
De plus, nous venions de fêter nos quatre ans de relation. Quatre années époustouflantes, quatre années magiques, quatre années qui n’auraient pas pu être meilleures.
«Je reviens, j’ai fait un petit dessert », a-t-elle lancé avant de se lever du canapé pour aller dans la cuisine.
- Si jamais tu rates l’identité du tueur, il ne faudra pas venir chouiner, ai-je répondu en riant.
Sa voix était maintenant plus lointaine, et moins audible. J’ai mis sur pause avec la télécommande.
«Tu fais quoi? Tu veux un coup de main ?
– Non, surtout pas.»
J’ai perçu une légère anxiété dans sa réponse. J’ai pensé qu’elle avait peut-être raté quelque chose. J’ai décidé de ne rien dire, et de laisser les choses se...