Räumen, wegräumen, … aufräumen1
Des coups sur la porte la réveillent. Des cris, des bruits de pas dans le couloir. Cavalcade dans l'escalier. Meubles qui s'entrechoquent comme dans un déménagement en accéléré.
Jutta manque de défoncer la porte et de s'affaler sur le tapis :
- - Die Bullen ! Die Bullen sind schon auf der Straße!
Komm raus!… Sorry!…2
Elle s'est déjà levée et enfile quelques fringues à la hâte, t-shirt et pull sans forme, jean raidi par un peu de terre séchée. Elle lace ses Doc Martens en maugréant. Le sourire fugitif de Jutta et sonsorry la réconfortent un peu mais la peur est déjà logée au creux du ventre. Un coup d'œil à travers les rideaux l'a convaincue que son temps à Mainzer est presque écoulé. Vite, elle essaye de rassembler quelques affaires dans son sac à dos : quelques documents, un peu de fric, des sous-vêtements, deux ou trois t-shirt, un pull récupéré dans la rue l'autre jour, mais le petit blouson de cuir vert années 70 ne rentrera pas si elle veut embarquer les bouquins empilés près de son matelas et sur la table. Elle l'enfile sous son pull noir. Elle ne pourra pas prendre tous les livres de toute façon… choix cornélien… Les cris dans le couloir et les bruits de moteur dans la rue précipitent sa décision. Elle vérifie malgré tout que le petit carnet est bien au fond, dans son sachet plastique puis balance le sac sur son dos tout en embrassant la pièce d'un œil déjà nostalgique. Elle photographie mentalement le collage d'affiches glanées sur les murs de la ville et assemblées au dessus de son lit, le tapis oriental chiné aux puces de laStaabi3, le service à thé blanc bordé d'une rayure bleue qui semblait tracée au pinceau et fonce résolument vers le couloir.
Kerstin, l'entraîne par le bras en passant :
- - Wir gehen in die Küche um uns zu verteidigen!
Bleib weg vom Fenster!4
La cuisine a été déjà pratiquement vidée, la table dressée contre une ouverture. Elle comprend que le frigo et la cuisinière ont été balancés par la fenêtre en direction des flics. Gerlinde, et deux autres camarades se sont jetés sur le lave-linge et le poussent en direction de la fenêtre. L'étrangère tente de les aider mais un avertissement hurlant depuis des hauts parleurs extérieurs bouscule leur mouvement. Elle n'a pas tout compris quand elle reçoit l'eau des canons en pleine tête, heureusement atténué par la masse protectrice de la machine à laver. Ses voisins, trempés eux aussi, lâchent prise en jurant. Tous reprennent leur souffle affalés sur le carrelage. Elle se surprend à songer que c'est l'objet le mieux choisi en cet instant pour se réconforter, comme imperméable à la panique et à la violence de l'action malgré sa peur bien réelle.
Ils restent accroupis tous les trois sur le sol mouillé de la cuisine et elle s'efforce de mieux évaluer la situation. Même si tout le monde était au courant des intentions de la police par l'intermédiaire d'un négociateur de la mairie dePrenzlauerberg qui s'opposait à la violence et œuvrait pour une solution négociée des squats de l'Est berlinois, ils espéraient encore un délai, une dernière chance. Markus explique qu'ils ont été prévenus par ceux dePfarrstrasse virés dans la nuit juste avant eux. Quatre occupants ont été embarqués par la police, pendant que les autres ont pu fuir par les arrières cours.Die Räumung !5 Un mot désormais familier à l'étrangère. Il y avait déjà eu quelques évacuations et on n'arrêtait pas d'en parler. Les squatters se déplaçaient dans le quartier comme les pièces d'un pousse-pousse, non sans blessures, physiquement légères, psychologiquement plus insidieuses…
Torsten reprend de l'énergie et s'attaque de nouveau au lave linge :
- - Wir müssen versuchen die Tür unten zu sperren!6
Ok, il n'a pas tort ; ça retardera l'entrée des flics dans le bâtiment. Ils poussent l'engin jusqu'à la fenêtre et le propulsent par-dessus la balustrade en gueulant leur effort à la rue en état de siège!
- - Schnell ins Bad! Bald werfen sie Gaze!7
Ils se saisissent de serviettes, les humidifient en se les passant autour du cou, en prévision de l'agression des gaz lacrymogènes puis rejoignent la cavalcade des autres squatteurs dans les escaliers et les couloirs. Tout ce qui peut être projeté à l'extérieur est rassemblé à la va vite avant de préparer la suite qui sera la reddition ou la fuite. L'étrangère ne se pose plus la question comme parfois en plenum8 de ce qu'elle fait là ou ailleurs : les choses sont claires, il faut se défendre et protéger quelques-uns d'entre eux. Elle grimpe quatre à quatre les escaliers jusqu'au dernier étage où logent Dila et Livio, mère et fils de quatre ans environ. Que vont-ils devenir dans ce chaos ? Les conditions de vie étaient déjà sommaires, mais là que va-il rester ? Qu'est-ce qui surnagera dans l'eau destructrice desWasserwerfer ?9 Ce mot, elle l'avait très vite assimilé à cause de sa sonorité ou de la puissance qu'il évoque… Est-ce que Dila était déjà partie ou acceptait-elle implicitement le passage d'une durée incertaine dans un commissariat ? Vont-ils essayer de passer d'un immeuble à l'autre comme elle l'avait évoqué un jour et comme pourraient le permettre les plateformes parsemées d'ouvertures sur les colonnes d'escaliers au faîte des toits ? Mais en plus du jet presque continu des lances à eau, on entend les hélicos qui tournent au-dessus du quartier… inutile et trop risqué d'aller courir sur les toits !
Elle trouve la jeune femme dans sa chambre avec Livio dans ses bras, guidant un copain qui l'aide à prendre quelques affaires dans un sac. Curieusement, l'enfant reste calme, quelques larmes sur ses joues, mais son attention est focalisée sur les gestes de sa mère, comme s'il sentait que le moment était à l'action plus qu'au désespoir. La peur traîne dans ses yeux même quand elle l'embrasse furtivement.
Cela au moins l'étrangère sait le dire en allemand… Les deux amis parlent à toute vitesse, elle ne comprend pas tout.
Dila attrape le sac à demi bouclé et lui désigne la porte
- - Komm, wir versuchen wegzulaufen! Komm schnell!11
Schnell ! Raus !12, l'allemand primaire aboyé dans les vieux films de guerre lui revient en mémoire… elle n'était pas venue là pour ça… mais elle court derrière Dila et Livio en rejetant cette pensée. Ils dévalent les marches en tirant les serviettes ou les foulards sur leur visage car la fumée des gaz lacrymogènes a déjà envahi la montée d'escalier jusqu'au troisième. Brûlure dans les yeux… nuage hostile qui absorbe presque les bruits de l'extérieur, sensation d'étouffement… Livio gémit doucement en fermant les yeux. Vite la porte sur l'arrière cour… on l'avait fermée dernièrement dans la méfiance générale… la clef ? … oui, là au fond d'une corbeille de gants de jardin… Ouf, la porte s'ouvre et l'air redevient respirable….
Un moment d'oubli de la fureur de la rue. L'air semble pur. Elles le savourèrent quelques secondes. Les yeux parviennent à lâcher des larmes bénéfiques. Où partir ? Dila connaît bien les enchevêtrements d'immeubles et de cours dans ce quartier. Elle enjambe les seaux et le reste des plantations qui avaient été tentées dans ce premier potager collectif. Les deux femmes arrangent rapidement les palettes qui permettent d'enjamber la clôture branlante et passent dans le jardin du bâtiment le plus proche. Dila cherche un peu dans les couloirs du rez de chaussée et finit par trouver le passage vers un enclos plus vaste entre deux barres d'immeubles. Pas encore deBullen par ici. Trop limités les flics de ce genre…. ou alors ils viennent de l'Ouest et ne sont pas familiers de ces quartiers. Une chance en tout cas ! Les hélicos ne les ont pas repérés ou s'intéressent davantage à l'assaut des immeubles sur la façade côtéMainzerstrasse. Elles cavalent à travers le jardin en se passant « le petit » qui ne court pas assez vite.Der Kleine, c'était seulement une expression, il est déjà lourd et son visage presque impassible...