JANVIER 1981
Rien n’est plus vivant qu’un souvenir.
Federico Garcia Lorca.
Premier Rebond
1
Ce n’est qu’un incident, une statistique de plus qui passera presque inaperçue. Tandis que l’univers poursuit sa course, la même histoire se répétera près de deux cent quarante-neuf mille autres fois partout dans le monde.
Neuf fois par jour en France.
Il fallait que ce lundi 3 janvier fusse le sien.
Est-ce inscrit dans quelques carnets noirs du destin ou la fatalité éructe-t-elle de la bouche du diable, inexorablement, chaque jour à l’emporte-pièce ? Le mystère reste entier.
Personne ne connaît cette source intarissable qui jaillit d’entre le pire. La souffrance est un poncif ordinaire, tragique mais banal.
L’homme qui agit dans l’ombre en témoigne. Il n’a de conscience que le noyau d’une cerise desséchée, tombée de l’arbre et rongée par quelque animal vorace. « Désâmé » depuis longtemps, il pille avec avidité, mû par son seul instinct.
Il ne pourrait faire autrement.
Il n’a aucune maîtrise de ses besoins, le plaisir qu’il en tire est trop grand, trop prodigieux même. Ces jeunes vierges lui procurent un orgasme de haute volée. Être le premier. Les faire asseoir sur son membre douloureux. Les sentir se contracter puis s’ouvrir, sèche et étroite, avant de sentir leurs larmes tomber de leurs joues jusqu’à son ventre.
Comment résister ?
Et pourquoi ?
Il est ainsi fait. Il le sait depuis l’anniversaire de ses 13 ans. Sa première fois.
C’est cette première fois qu’il recherche, qui l’immortalise et le rend heureux. Passé cette étape, les femmes ne lui apportent plus aucune félicité. Il n’a jamais pu jouir qu’en étant l’unique, le seul, le premier.
Alors ce qu’il sait confusément ne pas pouvoir prendre, il le vole. Pour oublier.
Les fillettes dont il prélève sa part manquante peuvent s’enorgueillir d’être spéciales, c’est ainsi qu’il les amadoue. Pendant le temps de la chasse, il en fait des êtres spéciaux, des princesses ou des fées et le cadeau final devient leur couronnement.
Manon, comme toutes les précédentes, y a cru aussi mais le cycle de l’enfance vient de rompre. Taché de sang, souillé de sperme, anéanti par 75 kilos de sueur moite, de halètements rauques, de mots crus et de violence inouïe.
Alors quand l’homme étouffe son acmé dans un dernier râle, elle le repousse et s’enfuit. Il ne la retient pas. Ne les retient jamais. Déjà en projection de la suivante. Elle a 13 ans. Lui 31.
Une inversion des âges, mortifère et grotesque.
2
L’homme n’est plus qu’un spectre sombre au cœur de la nuit, il quitte la zone du hangar abandonné. Sa voiture n’est pas loin, en amont du bâtiment, sous un grand chêne agonisant. Cet entrepôt abritait il y a un mois encore un garage automobile. Saturé d’huiles de moteur, de graisse et de fumée, l’arbre donne l’impression de n’être plus qu’un tronc sans vie. Ses racines baignent dans une boue visqueuse. On le croirait enlisé, ses branches mortes à ses pieds au milieu de ses feuilles en décomposition. Il semble hésiter. Tomber ou se redresser ? Il a encore l’hiver pour y réfléchir. Le temps de balayer en son sein quelques brimades humaines et de voir si le gel fera fi de son marécage intérieur.
À cent mètres de là, un vieil homme compatit. Il a vu le chêne dépérir, il connaît sa lutte, l’a ressentie dans sa chair. Jour après jour, impuissant, le chêne et lui, même combat. Vaincus par le temps et la crasse humaine.
Quand le garage a fermé, le vieillard a soupiré. Un soupir long comme une agonie. Depuis, il attend, ne le quitte pas des yeux. C’est son bâton de vieillesse, une bonne raison de se lever, de vivre encore, un peu. « De pousser le temps avec l’épaule » comme disait, deux siècles plus tôt, Saint-Simon.
Ce soir, la pleine lune est au rendez-vous. Elle embrase le ciel, souveraine en sa nuit et dans le secret des hommes. Sans sa vigilance, bien des ombres resteraient aussi illusoires qu’un feu follet. Et en effet, elle troue le ciel d’un halo blanc et diffuse sa lumière cendrée en dessinant les contours d’une Citroën verte.
Le vieil homme la scrute et attend. Il n’a pas vu le conducteur arriver mais il n’ira pas se coucher tant que son carrosse tout cabossé sera là. C’est une énième provocation faite à son arbre. Comme s’il n’avait pas déjà assez souffert. Il veut juger l’importun, le manant.
Cette voiture, il l’a déjà vue, ici même, il y a moins d’une semaine. Jeudi dernier, lui semble-t-il. Il ne s’est pas attardé, son assistante de vie sonnait à la porte. Ça l’avait agacé. Alors maintenant qu’elle est revenue se garer sous son arbre, il attend. Et voit.
Une silhouette encapuchonnée de noir. De pied en cap. Les baskets, le jean, le blouson. La casquette et les lunettes. Encore jeune et peu pressée. Et au démarrage, une plaque d’immatriculation :
203 AMN 94.
3
Manon n’a pas couru très loin. La forêt n’est qu’à quelques pas du hangar, elle a foncé droit dedans, a buté sur une racine et s’est effondrée en pleurs. Des larmes mêlées de hoquets, des spasmes et une rage en écume au fond de la gorge. Elle a bien failli s’étouffer avant de vomir. Elle est restée longtemps à genoux, dans la boue et le silence oppressant des feuillages. Assez longtemps pour que le froid lui morde la chair et remplace la douleur d’entre ses cuisses. Son visage effrayant de pâleur a ancré une souffrance qui la défigurera à jamais. Une dureté s’y est imprimée qui lui a comme dénoyauté les yeux. Deux plaies à ciel ouvert qui tournent sur elles-mêmes, affolées, cernées de douleur. Aussi vides qu’un trou d’air. De ceux qui font tomber les avions au milieu de nulle part et qu’on ne retrouve jamais.
Elle a pensé rester là, a souhaité que la nuit ne s’ouvre plus jamais au jour, que la forêt l’engloutisse ou que la pleine lune la transforme. N’être plus qu’un gros caillou ou un rocher ou une montagne. Son imagination a pris le relais de sa conscience. Elle quitte son corps, devient pur esprit en errance sur la terre des hommes. Et c’est ainsi qu’elle se relève, convaincue de ne plus s’appartenir, d’avoir pris en elle le pouvoir sur toutes choses. Privée d’affect, de mémoire. Comblée d’oubli.
Quelque chose vient de rompre. Pas seulement sa part d’enfance, pas seulement sa féminité. C’est comme une évidence. Son âme vient d’en être chassée. Remplacée par une entité bien plus éthérée. Dépouillée. Mise à nu. Définitivement.
Un fantôme.
4
L’homme a repris la route tranquillement. Fontainebleau n’est plus qu’un point noir derrière lui, une étape sur le parcours. Il ne reviendra pas. Oublie déjà ce qu’il laisse derrière lui. Il conduit fenêtre ouverte, « Chante France » à plein volume, reprenant à tue-tête ce refrain qu’il adore « Elle a de ces lumières au fond des yeux qui rendent aveugles ou amoureux… ».
Il est confiant, souriant, plein de reconnaissance. Son besoin est pleinement satisfait. Il imagine déjà la prochaine. Plus tard. Plus loin. Il a le temps. Sait qu’entre chaque fille il y a les putes. Elles le soulagent et lui permettent de ne jamais agir dans la précipitation. Il n’est pas comme tous ces pédophiles dont on parle ou ces malades qui débitent de la femelle à tout va. C’est sa force. Pourquoi il ne fait jamais d’erreur. Son attente peut être longue. Il se satisfait toujours assez pour tenir d’une année sur l’autre.
Ces jeunes vierges ne sont pas une urgence. Elles sont la cerise sur le gâteau. Et jusqu’à la toute fin, consentantes. Une poignée et une autre encore, conclue ce soir en une décennie. Il y pense, regarde ses mains et sourit. Bientôt il devra compter avec les pieds. Comme quand il était gosse.
Ce souvenir le trouble. Son enfance c’est surtout sa mère. Sa diva. Partie en fumée il y a dix ans. C’est elle qui lui a tout appris. Qui a fait de lui un homme.
Ce qu’il peut offrir aujourd’hui, c’est à elle qu’il le doit. De l’amour à l’état brut. Chaque année à la même date. Depuis ses 13...