PRINTEMPS
Croiser une rivière, épier son clapotis.
Espérer un banc de poissons miraculés
ou un cygne ou même un ragondin.
Un frémissement de preuve
que quelqu’un s’abreuve encore à la source.
Que rien n’est tari. Pas encore. Pas demain.
Qu’il reste une chance à la vie d’ensemencer la terre.
Cahier 3 / Pensées 34.
Pepo, sorti d’affaire ? Peut-être bien ! Tout ça n’est rien d’autre qu’un jugement figé dans l’instant, un point de vue global, une façon de se rassurer qui ne tient pas compte de la course du temps, de l’avidité des heures, du passage des saisons. Et de la force du Clan comme d’autres miroirs, d’autres corps, d’autres langages, d’autres références. Le Clan à l’heure de ces montres que chacun porte aux poignets et qui nomment les secondes, les minutes, les heures, les semaines. Que Pepo découvre et apprend à lire. Lui pour qui tout était un, le père et lui, en une seule unité. De temps, d’espace et d’action. Immuable. Imperturbable. Qui à présent se divise, se fragmente. Petites et grandes aiguilles qui fusionnent une minute par heure et se séparent aussi vite pour mieux se retrouver l’heure d’après. Rythme auquel il s’adapte par défaut, en ressemblance, sans en faire le choix. Parce que le mimétisme est là, au-delà des valeurs du père, qui lui n’est plus. Et qu’il faut bien se fondre, faire face, continuer. De manger, de dormir, de vivre.
Ainsi l’hiver s’efface. Mars est à peine là que déjà la nature se réveille, s’étire et le Clan avec. L’hivernation prend fin. En à peine trois mois, Pepo a pris deux centimètres, son visage s’est émacié, un reste d’enfance s’en est allé. Certaines nuits, les grandes cacophonies du silence ont eu raison de ses moues candides et de certaines naïvetés. Comme la fois où le père est tombé, elles ont tenté d’avaler Pepo, creusant sous ses yeux de mauvais cernes bleus. Il a fallu grandir sans les récits, sans les bougies, sans les ombres. C’est à peine si l’enfant se souvient encore de la voix du père, s’il arrive encore à renifler son odeur en fourrant son nez jusque dans la manche de son blouson, s’il a pu rêver quelquefois de l’Arbre à Feuilles. A peine s’il a ouvert le dictionnaire pour y apprendre de nouveaux mots. Le père dirait sûrement quePepo file un mauvais coton. Qu’une journée sans apprendre est une journée perdue. Qu’à ce train-là, il ne grandira jamais. Parce que si tu n’apprends rien, tu ne grandis pas. T’es juste une larve de plus qui se répand à la surface de la terre. Et que s’il continue, il va se fâcher tout rouge. Ah oui, les expressions du père,avoir une peur bleue, broyer du noir, voir la vie en rose, être blanc comme un linge, rire jaune, voir rouge, être vert de rage et les exercices de langage. Ces heures à façonner des phrases qui colorent la vie. Et d’autres qui la chantent ou la caressent. Peutêtre est-ce ce qui lui manque le plus, ce temps à deux, quand rien d’autre n’existait que tout ce que le père voulait bien raconter. Maintenant, c’est comme s’il avait oublié. Comme si le temps qui passe lui reprenait tout.
Et que sans cesse, il lui faille tout réapprendre.
Bientôt, les hommes vont repartir sur les routes. Un jour ou deux ou une semaine voire tout un mois et même tout l’été. Resteront les femmes, les enfants et les vieux. En tant que garçon le plus âgé, il sera confié à Pepo la lourde tâche de veiller à ce que tout se passe bien. Suppléé en cela par Elya. C’est Isabella qui a eu l’idée de cet accord. Sa triple casquette de mère, de veuve et de gardienne de clan commence à lui peser. C’est pour elle une subtile façon de passer un message : il est temps de tourner la page et d’en écrire une autre. Elle a beaucoup œuvré pour le Clan, ce qui lui a permis de ne pas sombrer à la mort de Georgio. Rien de tel qu’une foule de responsabilités pour empêcher une tête de penser et un cœur de saigner. Aujourd’hui, elle va mieux.
Elle est prête à lâcher du lest.
Un trimestre entier qu’Elya et Pepo sont comme deux grands étourdis qui se reniflent, s’observent, se tournent le dos. L’une par peur de perdre sa place, l’autre parce qu’il la cherche encore. Il y a entre eux toute l’ambivalence de l’aimant. Qui s’attire et se repousse en permanence. Isabella a laissé faire jusque maintenant mais il est plus que temps de court-circuiter le jeu. Leur offrir la responsabilité de protéger le Clan est un défi autant qu’une opportunité de grandir encore. Et surtout une aubaine. Le but est d’en faire des frères et sœurs de cœur avant qu’une autre alchimie ne vienne un jour tout foutre en l’air. Inutile d’espérer agglomérer deux cœurs brisés pour en faire un tout neuf. Elle est bien placée pour le savoir. Quelques mois en arrière, le père de Pepo et elle ont tenté un rapprochement. Puis, devant l’étendue de leurs blessures, qui au lieu de s’emboîter ne faisaient que se cogner, très vite ils ont renoncé. Autant épargner aux enfants un clivage supplémentaire. Aussi, les orientet-elle vers la camaraderie fraternelle. À eux la charge de planifier les sorties courses, de faire l’inventaire des provisions, de vérifier l’état du camp, de programmer les jours de marché pour vendre les stocks engrangés cet hiver. Outre les quelques articles en osier et les bonnets de laine façonnés par les aïeux, il y a tout un fatras d’objets que les hommes ont rapporté lors des rares videgreniers et déménagements réalisés à l’automne dernier.
Quand le père vivait encore.
Et ça marche. Pas aussi bien qu’elle l’aurait souhaité mais ça fonctionne. Comme si la perspective de prouver leurs compétences insufflait à ces deux-là un nouveau courage. Celui de mettre de côté tout ce qui n’est pas le clan mais au contraire de se focaliser exclusivement sur lui. C’est là leur nouveau langage. Ni elle, ni lui mais le clan. Une entité à protéger, à faire vivre, à organiser. Un objet transitionnel qui les inclut sans les exposer. Qui les oblige à parler sans se confier personnellement. Qui met en valeur les compétences de chacun sans les évaluer. La force, l’agilité, l’intégrité pour Pepo concomitant à la connaissance du terrain, la maîtrise et l’organisation d’Elya. Isabella a tort de croire que sa propre histoire avec le père de Pepo puisse impacter celle des enfants. Elle a tort de transférer ses doutes, ses peurs, son ambivalence. Tort de penser qu’ils puissent devenir autre chose que deux entités bien distinctes. Ils sont arrivés trop tard dans la vie l’un de l’autre pour fusionner. L’alchimie ne s’est pas faite. C’est ainsi. Le hasard a travaillé à changer le destin de Pepo. A moins que tout ne soit déterminé. Et dans l’instant, il n’y a qu’Isabella pour se poser la question. Pour autant, rien n’indique qu’ils ont un chemin ensemble. Certes, cela aurait pu. Mais Pepo est bien trop inscrit dans sa propre histoire, sa fidélité secrète va au père. Il ne fait pas plus que ce qu’on lui demande ou ce qu’il a envie de faire. Et s’il devait en faire plus, c’est à Isabella qu’il dédierait sa force, son acharnement, son abnégation et sa gratitude.
A elle et à sa main tendue.
Et puis, en vérité, ce que Pepo a retenu de la consigne se résume surtout à un but : aller à la grande Ville. Toute sa motivation est boostée par cette seule perspective : Sortir du Clan. Echapper à cette promiscuité qui commence à lui peser. De plus en plus souvent, dans les yeux d’Elya, sa propre souffrance lui saute aux yeux. Elle est comme un miroir. Ils ont dans le cœur le même trou, la même absence, le même manque qui balaie leur regard de mille façons. Elle a beau vouloir se la jouer rebelle, ce qu’elle cache aux autres, lui, il le voit et il le ressent. C’est comme si ça lui faisait double dose. Alors, pour contrer ce mensonge, levé le premier, couché le dernier, il est sur tous les fronts. Le bois, la cuisine, l’enclos de Maître coq et ses poules, les menues réparations, surveiller les petits, rien ne l’arrête. Pas même les aïeux qui tentent de lui apprendre à tisser l’osier. Le printemps lui a toujours fait cet effet-là. Comme s’il était temps de couper la chique au sommeil....