HANG
Si c’était à refaire, je le referais.
De la même façon.
Parce que l’instinct ne se trompe jamais.
Parce que la brutalité et la mort ne sont pas dans le sang qui a coulé, dans cette vie qui s’échappe et que l’on condamne.
Mon crime n’est pas d’avoir foncé tête baissée. D’avoir eu ce sursaut rageur. De l’avoir massacré à mains nues. Ce n’est même pas, comme ils l’ont écrit, cet acharnement à le réduire « en bouillie » alors qu’il était déjà mort.
Quand ils m’ont appréhendé, j’en étais à lui crever les yeux et les tympans. Mourir par là où l’on a péché. C’était clair dans ma tête.
Au-delà du caractère « bestial » de mon acte, je savais que c’était juste.
J’étais conscient. Terriblement lucide. Pendant qu’une partie de moi défonçait ce type à coups de poing et de pied, une autre partie de moi remontait le temps. Ces quelques minutes avant l’assaut. Là où tout bascule. Impitoyablement.
Evidemment je n’ai rien dit, rien expliqué. Je ne me suis même pas débattu et je les ai laissés m’emporter. C’est surtout pour ça qu’ils m’ont condamné.
Qu’ils ont fait de moi, un fou sanguinaire.
Le silence que je leur ai opposé a été ma pire sanction. Le pauvre avocat commis d’office n’a cessé de me le répéter, à en devenir fou lui aussi.
Vous vous condamnez tout seul à ne rien dire. Vous provoquez les jurés. Votre mutisme vous dessert. Ils le prennent pour de l’indifférence. Parlez, nom de Dieu.
Je dois reconnaître qu’il a tout essayé pour me sauver. Pour me comprendre. Mon passé, ma vie, mes relations, tout a été fouillé. Je n’avais pas le profil. Quelque chose clochait entre ce que j’avais été et ce que j’étais devenu.
Entre le poète et le tueur, il y avait maintenant la femme du « Hang ».
Une perle brisée, une magie saccagée. Plus que mes poings n’auraient pu venger.
C’est vrai, mon sang n’a fait qu’un tour. J’ai eu comme une grande déchirure. Et une pulsion « salvatrice-destructrice » s’est emparée de moi. J’ai bondi sur mes deux jambes et j’ai fondu sur l’irrévérencieux. A chaque coup, je sentais craquer ses os. Son sang giclait de partout, je le sentais poisser mes mains, et plus cet homme se réduisait en larve sanguinolente, plus ma rage amplifiait. Il est devenu poupée de chiffon, ne s’est plus débattu et même à terre, j’ai continué.
Et pourtant, ce n’est pas moi qui avais commis le crime, pas moi qui avais changé le cours des choses, pas moi qui avais sali la vie.
Non ! C’était cet homme que l’on m’accusait d’avoir défiguré, broyé, énucléé.
Lui, sa bêtise, son ignorance, sa sauvagerie. Cette certitude de pouvoir profaner la vie en toute impunité. A ce stade, pour moi, cela n’avait plus d’importance. La digue avait lâché. Si c’était à refaire, je le referais.
De la même façon.
Et pour les mêmes raisons.
Parce que j’entends encore cette mélodie à couper le souffle. Qui s’élève et virevolte. Cette mélopée sans mots, juste quelques notes qu’une main experte égraine. L’instant de grâce, magique. Ces quelques minutes où je n’avais jamais été aussi près de toucher les étoiles, le ciel. Les anges.
Qu’est-ce qu’ils auraient pu comprendre ? Eux, les avocats, le procureur ? Leur robe noire, leur mime outragée, leur sentence exemplaire. Eux qui chaque jour avançaient tête baissée, aveugles et sourds.
Auraient-ils entendu comme moi je l’avais entendue, cette musique gravir l’échelle de la verticalité, s’affranchir de la pesanteur, monter comme une bulle de champagne, légère, cristalline et tournoyer dans l’air en une onde heureuse.
J’étais saisi, en transe, je montais avec elle, j’étais en train de rejoindre les cimes. Délesté de ma souffrance, de ma sordide condition humaine, je devenais libre, flottant quelque part dans l’espace, empli de sagesse et de bonheur inconditionnel.
Elle est là, encore, un peu, tout au fond de moi. Et avec elle toute la poésie du monde. Elle plane dans cette geôle misérable où je suis enfermé depuis des jours. A elle seule, elle fait entrer le soleil et remplit l’espace entre les barreaux. Même s’il pleut au dehors et que l’humidité fouraille mon corps de grelottements saccadés. Elle balaye tout, m’enveloppe, me réchauffe.
Il me suffit de fermer les yeux et d’écouter.
Alors les larmes viennent.
Encore une chose qu’ils n’auront pas.
Le sel de mes yeux qui s’écoule dans le souvenir. Qui vient tracer le chemin.
Oui, si c’était à refaire, je le referais. De la même façon. Pour les mêmes raisons. Et sans regrets.
J’errais dans la ville depuis l’aube. Depuis que le silence oppressant de mon appartement m’avait jeté dehors. Comme toujours, la solitude prenait trop de place, elle m’étouffait, je me sentais cerné.
Marcher le matin aux premières lueurs m’en guérissait à chaque fois. Il me suffisait de faire quelques pas, de m’asseoir sur un banc, d’étendre les jambes, de pencher la tête en arrière et d’attendre l’aurore. Contempler la naissance du jour, en absorber chaque frémissement, et le vide en moi se transformait en plein. Chaque seconde bourgeonnait une énergie qui venait choyer mes fissures.
Quand la nature avait fait son œuvre, je me redressais, puissant. Certains ont la caféine en piqûre de rappel, garrottée à la veine de l’envie.
Moi il me suffisait d’une aube, d’un bouton de soleil, d’une parcelle de beau, d’un horizon.
Surtout le dimanche.
Un jour sacré, le dimanche.
Le temps distendu invite à l’errance et l’oisiveté, promet dans sa langueur qu’aucune seconde ne nous échappe. La majorité des gens exècre le dimanche.
Pas moi.
Il me permet de n’être plus qu’une entité divagante, sans contrainte, curieuse d’une périphérie de vie aux aguets d’un regard bienveillant. Je marche beaucoup le dimanche. Je m’arrête souvent. J’écoute. La ville en dilettante, sa rumeur nonchalante, tellement différente de la semaine. Je ne fais jamais le même circuit.
Ce soir-là, il m’avait mené au Père Lachaise, devant cette bande de pelouse qu’on appelle le Jardin du Souvenir.
Il y avait une jeune femme. Elle était seule.
Assise en tailleur, les yeux à demi fermés, on aurait dit un ange. Une sorte d’aura incarnée, gracile et majestueuse à la fois
Posé entre ses cuisses, un drôle d’objet, gris acier. Comme une mini soucoupe volante qu’elle effleurait du bout des doigts, avec grâce.
Je n’avais jamais rien vu de tel. Ses mains habiles dansaient autour de l’idiophone, révélant des sonorités insoupçonnées, proches de la harpe ou d’une cloche. Des sons d’une pureté incroyable. Enivrants, cristallins, presque fragiles. Ses volutes poétiques résonnaient en moi comme un jardin d’Eden. J’étais comme aspiré, pris dans une spirale de délices.
Cette femme jouait comme une caresse éternellement posée sur les plaies du monde. La musique emplissait l’espace. Une farandole d’amour et de volupté.
Je n’avais jamais rien entendu d’aussi beau, d’aussi grand, d’aussi généreux.
Elle était là, comme en absence, dans sa bulle, offrant une part d’humanité aux fantômes du lieu. Jouant un air inconnu, proche du divin.
J’étais subjugué. Planté devant elle.
Avec dans le cœur un débordement qui venait brouiller ma vue.
Je me suis assis, incapable de rester debout, mes jambes ne supportant plus mon poids. A un moment, elle s’est arrêtée de jouer et a levé les yeux. Surprise. Un peu hagarde. Comme si elle revenait d’un long voyage, étonnée d’être à quai. Face à moi, complètement hypnotisé, en larmes.
Pendant que les dernières notes rejoignaient le silence, une conversation muette s’est engagée entre nous. Une connexion telle que toute l’énergie du monde semblait suspendue, en apnée. Comme retenue par un fil invisible. Exponentielle.
Des secondes d’éternité repues de douceur et...