: Lou Valérie Vernet
: Antoni
: Books on Demand
: 9782322476688
: 1
: CHF 4.40
:
: Romanhafte Biographien
: French
: 208
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
Deux histoires, deux destins. Entre incertitude et audace, peur et confiance, douceur et violence les protagonistes ont l'illusion d'un choix : agir, plutôt qu subir. Avec pour origine et but, la même griffe, le même serment, le seul sentiment persistant : l'amour. Son regard incisif sur le monde capte une série d'instants, décisifs, invisibles pour nous, sauf pour elle. Elle accroche à ses mots justes, épurés, un sourire tendre et bienveillant. Claire Champenois, écrivain journaliste.

Autrice multicartes, baroudeuse des grands espaces, photographe amatrice, Lou Valérie Vernet est une autodidacte. Libre, passionée, et un peu barrée. Après plus de 15 titres publiés, elle à reçu le prix 1er roman 2024 pour"Grand comme le monde". Sa devise : Ne prenez pas la vie au sérieux, de toute façon, vous n'en sortirez pas vivant. B. le Bouyer de Fontenelle;

Ne m’oublie pas


Le plus souvent on s’est tenu

à la surface des choses ou des gens

avec en dedans un grand désir muet.

Antoine Emaz

Chapitre 1


Dieu est mort. Cette nuit.

À 5 h 13 du matin exactement.

Éviction à peine soulignée par un filet de lune, pour ainsi dire dans le vide, en plein noir et sans même une étoile pour l’éclairer.

D’abord, le ciel s’est rempli d’eau. Une mer immense. Toute barbouillée. Puis il y a eu des éclairs, des lumières en cerceaux s’entortillant les unes dans les autres, en rafales, aveuglantes. Un spasme, des tiraillements et enfin un déchirement.

Alors Dieu est mort.

Le ciel n’était plus le ciel, la mer s’y déversait. Comme un violent orage. Sismique. Assourdissant. La terre s’est arrêtée de tourner, il y a eu une dernière grande respiration et toutes les logiques du monde, un instant, se sont inversées. Les dates en négatif affichaient un calendrier à rebours. Les jours, les noms, les concepts et même les continents paraissaient avoir basculé dans une confusion telle, que plus rien n’avait de sens ou alors son contraire.

Jean a tout de suite pensé : « C’est le début du chaos. » Un fou tenait l’univers à sa merci, le secouait, l’agitait. Une main ferme et puissante en étau au-dessus du globe, qui s’ingéniait à vouloir bousculer le cours des choses et lui faire perdre la boule.

Comme une révolution depuis longtemps sousjacente, un bouleversement sans précédent.

Pourtant Jean n’a pas cillé. Il lui semblait que ça allait passer, que ce n’était pas aussi vrai que le bruit voulait bien le faire entendre. Quelque chose le protégeait un peu. Un voile ou une distance ? Une sorte d’irréalité impénétrable.Tout de suite après, une ombre est apparue, informe et transparente. Vague silhouette féminine au sourire malicieux. Jean a tenté de la saisir, elle s’est dissoute entre ses doigts. Un rire d’enfant l’a remplacée. Un rire en cascade, cristallin et joueur qui n’en finissait pas de rebondir, et qui s’est éloigné. La forme est réapparue. Il a senti qu’elle le frôlait, l’hilarité en lointain écho.

Toute la tristesse du monde, réunie en cet instant et surgie de cet abîme cauchemardesque, s’est alors abattue sur lui. La mer l’a envahi de nouveau. Dieu était mort, c’était l’évidence : il avait l’apparence d’une femme et la voix d’un enfant.

Chapitre 2


Quand il a ouvert les yeux, Jean pleurait. Sans gémissements ni gros sanglots. Juste de petites larmes fines, mais pointues, acérées et douloureuses. Tout son corps replié en chien de fusil, les bras enserrant l’oreiller, le broyant à lui exploser les coutures.

Entre ses cuisses, son sexe durcissait. Il a senti qu’il bandait. Un trouble matutinal, mécanique et nerveux. Une érection condamnée d’avance, sans désir ni plaisir et qui n’a pas duré. Lentement il a desserré son étreinte de l’oreiller pour se masser le visage, essuyer ses joues et regarder autour de lui.

Il faisait nuit encore. Ni lune, ni étoiles, ni même un faisceau de réverbère. La chambre donnait sur une cour carrée non éclairée, qui s’éclaircissait chaque matin au lever du jour et s’assombrissait chaque soir après le coucher du soleil. La fenêtre dans l’axe de son lit était un rectangle aveugle et sourd, sans aucun reflet. Nulle veilleuse voisine ne s’y infiltrait. À part Jean à cette heure-ci, personne dans l’immeuble n’était réveillé.

Le rêve avait fondu dans le silence et le silence, lui, ne dirait rien.

Il tendit le bras pour saisir son téléphone portable et vérifier l’heure. L’horloge digitale affichait 5 h 13. Il lui sembla déjà avoir vécu cet instant. Il tenta de le situer, vainement. Le souvenir qu’il en gardait était confus et même plutôt nauséeux. D’un mouvement de tête volontaire, il le chassa.

En se réveillant, le malaise s’était dissous. Subsistaient encore quelques effluves disparates qu’il voulut déloger. Il gagna la salle de bains et se planta devant le lavabo. Il ouvrit le robinet, laissa couler l’eau et attendit qu’elle tiédît ; il était bien trop frileux pour s’appliquer la technique plus virile de l’ébrouage à l’eau froide. Aussi, quand le jet fut à température, il approcha son visage, remplit ses mains, se massa le cou, se frotta les yeux, but quelques gorgées dont il se gargarisa et qu’il recracha. Puis il se redressa.

Dans le miroir, l’espace d’un instant, il grimaça. Qui était ce vieillard nu qui lui volait son image ? Que faisaitil en sa compagnie ? Il y avait bien en lui une ressemblance, une silhouette, un air familier. Il y avait bien un souvenir, la trace d’un passé ou même d’un vécu.

Et pourtant. Comme si tout d’un coup, en une nuit, il avait vieilli, l’image de son père venait de se superposer à la sienne. Il le reconnut. Dans ses yeux, le même regard, vide et triste. Au coin de sa bouche, le même pli, las et muet.

Il replongea la tête sous le robinet et s’aspergea abondamment. Quand il la releva, dégoulinante, il sut. Et se souvint ; de la veille ; d’un de ces repas dominicaux qu’il lui arrivait d’honorer. Non qu’il ne désirât y participer plus régulièrement, mais il était si souvent absorbé par les labyrinthes de son métier. Toujours ailleurs, jamais ici. Depuis combien de temps déjà ? Des années à saisir la lumière sur des milliers de visages, pour s’apercevoir un jour de celle qui est en train de disparaître. Sur celui de son père, hier, un dimanche.

Deux ans déjà que la maladie agissait en lui subrepticement. Son regard se vidait, ses yeux devenaient liquides, presque transparents. Son père s’arrêtait de parler, tournait la tête et s’immobilisait. L’urne grise et blanche en ligne de mire, trônant sur le buffet de la salle à manger. À droite, une photo demeurée inchangée, sous son cadre de verre lustré. À gauche, une bougie à demiconsumée et un ruban noué en une boucle parfaite.

De plus en plus souvent, des fantômes embrumaient l’esprit de son père. Il pouvait alors avoir de brusques accès de colère ou plonger dans une profonde léthargie. Le repas de la veille ne l’avait pas épargné, même si sa mère avait cru bon de rassurer Jean. Elle lui avait murmuré à l’oreille, en le frôlant de l’épaule pour poser un plat fumant au milieu de la table :

- Sa mémoire s’est absentée. Ne t’inquiète pas.

Et effectivement, sans transition, deux minutes plus tard, l’assiette garnie et le visage tout ragaillardi, son père avait repris la conversation là où elle s’était interrompue :

- Alors mon fils, et la photo ?Clic, clac Kodak ?Zoom toujours ?

Une très vieille réplique pour réaffirmer la complicité et le lien ténu. Sa mère avait souri à Jean, posé une main sur celle de son mari. Un ange était passé. Jean s’était essuyé la bouche d’un mouvement brusque, la serviette de table stoppant net le tremblement de ses lèvres, l’émotion aussi vite ravalée.

Puis il avait tenté d’expliquer que le Kodak s’était fait doubler par le numérique et que leclic était devenu aujourd’hui celui d’une souris.

Ce que son père avait fini par juger plutôt marrant.

L’eau coule toujours au robinet.

Dans la glace, Jean ne voit plus que lui-même, effrayé, ahuri. Il se plie à nouveau et passe la nuque en dessous du jet brûlant pour cette fois se frictionner jusqu’à la racine des cheveux. Quand il se redresse, la serviette mouillée, roulée en boule autour du cou et qu’il agrippe d’une main ferme aux extrémités à la manière d’un boxeur avant d’entrer sur le ring, Jean sent qu’il ne se rendormira pas.

Dans la chambre c’est toujours la nuit. Sur le portable, l’écran digital affiche le jour – lundi 9 décembre– et l’heure –5 h 32–. La désignation du temps est pointilleuse de nos jours. Autrefois on aurait dit 5 heures et demie ou 5 heures 30 passées. Jean en saisit la nuance, puis l’oublie. Où...