Le véritable voyage, le seul bain de Jouvence, ce ne serait pas d’aller vers de nouveaux paysages, mais d’avoir d’autres yeux
Marcel Proust
Une clé de lecture
La question « Suis-je gardien de mon frère ? » est extraite du chapitre 4 du Livre de la Genèse dans le récit retraçant l’aventure deCaïn et Abel (v.1-16). Traditionnellement ce récit est interprété comme évoquant la jalousie qui conduit à un tragique fratricide. Mais la Bible se prête à de multiples lectures sans forcément remettre en cause les situations et les faits présentés par le texte. Nous proposons ici une autre lecture qui considère qu’il s’agit d’uneallégorie du cheminement intérieur de l’homme selon sa vocation et sa destinée. Par cette autre lecture, ce texte biblique devient un guide conduisant l’homme dans sa recherche de sens pour sa vie et celle de l’humanité. Cependant, dans ce cheminement, il rencontrera bien des difficultés, causes de possibles et graves erreurs. C’est tout le mérite de ce récit d’instruire l’homme sur ce parcours et ses difficultés, tout en l’encourageant à toujours poursuivre son chemin qui pourra un jour le conduire à la sérénité, à l’Est d’Éden.
La question posée par ce récit est une interrogation fondamentale de l’homme. Se la poser aujourd’hui peut sembler paradoxal tant nous l’avons oubliée et tant nous n’avons pas su voir que dans la Bible, c’est la parole de Dieu qui vient à nous et qu’en conséquence, nous devons nous élever vers elle au lieu de la ramener à une simple parole d’homme. Malheureusement, c’est ce que nous avons fait trop souvent et ainsi, nous avons perdu le sens spirituel des textes sacrés comme le souligne Jésus dans l’Évangile de Marc (7:8) : « Vous abandonnez le commandement de Dieu et vous observez la tradition des hommes. » Nous avons alors du mal à les comprendre dans un sens plus vaste que celui de notre quotidien.
De plus, cette question en ouvre une autre qui imprègne toute la philosophie et la vie spirituelle de l’Inde : « Qui suis-je ? » Telle qu’évoquée ici, cette dernière ne concerne nullement notre vie sociale mais permet de plonger dans l’intimité de l’Être et de saisir le mystère de la vie et de notre fraternité avec tous les êtres vivants. L’un des plus grands sages du XXe siècle, Ramana Maharshi, a fait de cette quête du « qui suis-je ? » le pivot de son propre cheminement spirituel, et en conséquence celui de son enseignement, nous invitant à trouver en nous-même la réponse à cette question. Jésus enseigne la même chose, et nous met sur la voie de cette recherche, lorsqu’il dit : « Le Royaume est le dedans de vous, et il est le dehors de vous. Quand vous vous connaîtrez, alors vous serez connus et vous saurez que c’est vous les fils du Père-le-vivant. »1
Avant d’aborder l’exégèse de ce récit, nous devons accorder toute notre attention à cette parole de Sainte Thérèse d’Avila : « Les textes sacrés sont difficiles à comprendre, il y faut beaucoup d’oraison. » La compréhension de ces textes ne peut donc pas se faire uniquement de manière intellectuelle et sans une nécessaire et persévérante oraison. Cela n’empêche nullement que pour mieux les comprendre nous puissions avoir recours à d’autres outils, tels que ceux que nous utiliserons ici : l’examen du texte en hébreu, l’intériorisation des mots eux-mêmes et l’enseignement de la sagesse de l’Inde.
Cette sagesse de l’Inde peut être vécue en harmonie avec notre propre culture chrétienne et c’est ce qu’a abondamment développé en Occident Noutte Genton-Sunier, que nous appellerons ici par son nom initiatique hindou : Mâ Sûryânanda Lakshmî (voir sa biographie en annexe I). Elle a jeté un pont entre ces deux rives de vie spirituelle, ayant elle-même vécu que la révélation divine est « une » et que cette unité peut se retrouver dans divers textes sacrés que connaît le monde, à condition de les comprendre du haut de l’Esprit. Aussi, c’est avec l’aide de ce pont que nous cheminerons dans la présente exégèse.
Le Père Henri Le Saux a merveilleusement résumé ce que cette sagesse peut apporter à l’Occident : « Le secret de l’Inde c’est l’appel au-dedans, l’ouverture au-dedans, toujours plus au-dedans ; non point l’enseignement de quoi que ce soit de nouveau, mais simplement l’éveil à ce qui est, au sein du fond. »2 Cette ouverture et cette intériorisation sont comme les deux faces d’une même médaille qui nous aident à pénétrer plus à fond dans la compréhension spirituelle des textes sacrés, qu’ils soient hindous ou chrétiens.
Ce mouvement constant vers le dedans apporte à la spiritualité de l’Inde le sens de l’Unité de toute la vie – de l’identité entre la création et l’Absolu – que l’Occident a largement négligé au profit d’une optique plus dualiste. Or cette dernière a eu tendance à privilégier une compréhension des textes bibliques dans un sens littéral, historique et moral, leur ôtant du même coup une grande part de leur saveur et de leur parfum.
Pourtant, le Christ a enseigné dans l’Évangile de Luc, au chapitre 17 : « Le royaume de Dieu ne vient pas de manière à frapper les regards [v.20]. On ne dira point : Il est ici, ou Il est là. Car voici le royaume de Dieu est au-dedans de vous. [v.21]» Hélas dans beaucoup de nos bibles subsistent une erreur de traduction et un malentendu théologique sur le sens du second verset souvent traduit ainsi : « le royaume de Dieu est au milieu de [ouparmi] vous. » Cela n’est pas fidèle au texte initial grec qui affirme clairement cette intériorité3. Le texte initial en grec utilise la prépositionentos signifiant en premier lieu « au-dedans de » ou « à l’intérieur de ». Ce sens de l’intériorité est conforté par la très rare utilisation de cette préposition dans tout le Nouveau Testament où elle ne figure que deux fois : ici et en Matthieu 23:26 où le sens « l’intérieur de » ne peut être dévoyé puisqu’il s’agit de l’intérieur de la coupe et du plat. Notons aussi qu’elle se différencie de la prépositionmesos signifiant plutôt « au milieu de » ou « parmi » que Luc emploie treize fois dans son Évangile dès lors que le contexte requiert son usage. De plus ce qui a été traduit par « royaume » provient dans la Bible grecque du mot βασιλεία (basileia), qui comporte un suffixe d’abstraction (-ia) incitant à le traduire plutôt par « règne », comme dans l’oraison dominicale : « … que ton règne vienne… », ce qui renforce encore le sens de l’intériorité. C’est dire si la parole de Jésus et de Luc, en faveur de cette intériorité du Règne de Dieu est incontestable. Ceci rejoint cette parole de Shrî Râmakrishna4: « C’est depuis que je vois Dieu en tout homme que je connais Dieu. »5
De même dans l’Ancien Testament, lorsque Dieu parle aux juifs, il s’adresse en la profondeur intérieure de l’homme, comme le dit le prophète Samuel : « L’Éternel ne considère pas ce que l’homme considère ; l’homme regarde ce qui frappe les yeux, mais l’Éternel regarde au coeur. »6 Prenons par exemple Deutéronome 7:21 : « Ne sois point effrayé à cause d’eux (tes ennemis) car l’Éternel ton Dieu est au-dedans de toi. » Mais là également il est nécessaire de corriger la traduction donnée par la plupart des bibles qui ont utilisé l’expression « au milieu de toi »7 ce qui n’est pas juste et fait de Dieu un chef de...