Chapitre II
RÉFLEXIONS INTENSES
Le soir même, sans attendre, chacun se pencha sur les fameux dossiers à spirale, plein de curiosité. Jean-Camille n’avait pas fait les choses à moitié, son projet tenait vraiment la route, comme l’on dit. Ses amis se sentaient interpellés par le sérieux de sa démarche.
À la Villa aux Oiseaux, chacun aurait un appartement privatif de cinquante mètres carrés pour les personnes seules et quatre-vingts mètres carrés pour les couples. Il y aurait des salles de bains adaptées et fonctionnelles ainsi que des espaces de vie communs. Chacun couple ou célibataire pourrait disposer les pièces de son propre appartement selon ses désirs et les meubler à son goût. C’était donc un habitat privé complètement personnalisé.
Les lieux de vie commune se composaient notamment d’une grande salle à manger. Deux bow-windows pour se restaurer agréablement à deux ou trois en regardant le jardin, ornaient cette pièce rectangulaire. Une cuisine collective, tout en longueur, donnait directement sur cette grande pièce. De surcroît, chaque logement disposerait d’une vraie cuisine si l’on préférait déjeuner ou dîner chez soi.
Un salon pour bavarder, jouer au Scrabble ou recevoir complétait les parties collectives. Celles-ci se tenaient au rez-de-chaussée. Un appartement pour une personne seule se situait également sur ce niveau, tandis que les autres occupaient le premier et le deuxième étage. La présence d’un ascenseur, aux normes en vigueur, figurait sur le plan. Au dernier étage, Jean-Camille logeait aussi un studio et deux appartements pour accueillir les enfants, petits-enfants ou les amis. Dans les dépendances de la maison, quatre doubles garages pour ceux qui possédaient une voiture ou qui souhaiteraient entreposer des meubles et autres objets divers.
L’ancien notaire détaillait aussi dans son fascicule le statut de la maison, une SCI, et donnait des détails chiffrés précis pour que chacun ait une idée des coûts et de l’ampleur des travaux. Un astucieux montage juridique permettrait à chacun de payer en fonction de sa retraite et de son patrimoine. Bien sûr, tout cela serait davantage précisé si le projet se réalisait mais l’idée générale de partage équitable et juste se trouvait déjà jetée sur le papier. Ainsi, les différences de revenus ne feraient pas obstacle et chacun y trouverait sa place.
Le lendemain, Denise, qui avait peu dormi tellement la lecture du projet l’avait travaillée, décida d’appeler son fils unique, Romain, pour le mettre au courant. Ingénieur en informatique, Romain était calme et posé, toujours de bon conseil. Il vivait près de Lyon et gagnait sa vie en télétravail, depuis son domicile. Elle savait qu’elle pouvait le déranger dans la journée si c’était important. Elle attendit que Gilbert sorte pour acheter son journal et les deux filets mignons qu’ils projetaient de cuisiner pour midi et se réfugia dans la chambre d’ami pour composer le numéro de Romain sur le téléphone sans fil. Elle ne souhaitait pas que son mari soit au courant de sa démarche envers leur fils, il en aurait sans doute pris ombrage.
— Allô ? C’est toi mon chéri ? C’est Maman à l’appareil, dit Denise.
— Bonjour Maman, ça va ? répondit son fils.
— Très bien, très bien, et vous tous, Nathalie, les enfants ?
— Aucun souci, tout roule pour nous.
— Bien alors, as-tu une minute ? Il faut que je te parle de quelque chose d’important pendant que ton père est sorti…
— Je t’écoute, Maman !
— Eh bien, figure-toi que notre ami Jean-Camille, tu te souviens de l’ancien notaire, celui chez qui vous alliez tirer les oiseaux avec vos frondes dans le parc…
— Si je m’en souviens, bien sûr ! Qu’est-ce que l’on s’est amusés là-bas mais il ne fallait pas se faire pincer… ! C’est arrivé une fois et je me souviens du savon que nous avions reçu du notaire puis de papa qui en avait remis une couche…
— Je m’en souviens comme si c’était hier ! Mais laisse-moi t’expliquer, fit Denise qui revenait à l’objet de son appel : tu sais que sa maison est immense… Eh bien, figure-toi que Jean-Camille nous propose de la transformer et qu’avec quatre amis du faubourg nous habitions tous ensemble là-bas. Une sorte de résidence entre amis si tu veux…
— Oui, comme les béguinages un peu je vois très bien… Et alors qu’est-ce que vous en pensez tous les deux ?
— À vrai dire, on ne sait pas trop quoi en penser, à notre âge, déménager… D’un autre côté, ici, la maison est trop grande pour nous, il faut l’entretenir enfin, tout cela nous remue… Pourrais-tu venir un week-end pour que l’on te montre les plans et que l’on en discute ensemble ? Je préférerais sincèrement avoir votre avis à Nathalie et toi. Ton père n’a pas l’air très emballé mais moi, je me dis que l’on va vieillir…
— Maman, tu as bien fait de m’appeler, rassura Romain. Si tu veux nous viendrons dimanche et nous parlerons tranquillement de tout cela.
— Ah, très bien ! Merci mon chéri ! Je serai très contente de vous voir et puis cela me tranquillise, j’ai dû prendre un cachet à quatre heures du matin cette nuit car je n’arrivais pas à fermer l’œil.
— Ne t’inquiète pas et n’y pense plus jusqu’à dimanche, de mon côté, j’informe Nathalie. Allez Maman, il va falloir que je te laisse, j’ai un boulot monstre cette semaine !
— D’accord, à dimanche alors… Une blanquette et une génoise aux fruits ça vous irait pour midi ?
— Mais oui, parfait, tu sais bien que ce sont mes plats préférés ! Je t’embrasse Maman, à dimanche !
— À dimanche, répondit en écho Denise, en raccrochant, soulagée.
Si Denise désirait avoir l’avis de son fils et de sa belle-fille, Claudine avait eu naturellement le réflexe de se rendre dès le vendredi après-midi chez Ginette pour parler avec son amie de cœur. Nul besoin de téléphoner à l’avance pour s’annoncer, leur affection réciproque les faisait se comporter comme deux sœurs qui s’entendent bien. Il suffisait de toquer à la porte de l’autre pour être accueillie avec joie et chaleur quelle que soit l’heure. D’ailleurs, Ginette et Claudine déjeunaient ensemble régulièrement, deux fois par semaine. Le plus souvent, Ginette se rendait chez Claudine. En effet, cette dernière prenait beaucoup de plaisir à cuisiner alors que Ginette faisait les repas par obligation, elle n’avait jamais été une femme d’intérieur. Elle préférait sortir, s’adonner à la lecture ou surfer sur Internet. Ayant pris des cours au centre social, elle se débrouillait maintenant très bien sur son petit ordinateur portable.
— Bonjour Ginette, vas-tu bien ? Il faut vraiment que l’on se parle tu sais, expliqua Claudine en accrochant son manteau à la patère dans la pièce à vivre de son amie.
— Je finissais le chapitre de mon livre et j’allais venir chez toi, s’exclama Ginette ravie. Les grands esprits se rencontrent, n’est-ce pas ? plaisanta-telle.
— Alors, qu’as-tu pensé de la proposition de Jean-Camille ? demanda Claudine avec curiosité, tu y as réfléchi ? Elle s’installa sans façon sur le petit fauteuil crapaud bordeaux en face du canapé recouvert d’un boutis fleuri où Ginette s’était rassise, à sa place habituelle.
— Oui, cela me tourne dans la tête depuis hier après-midi et je m’étais justement plongée dans ce roman pour arrêter un peu d’y penser, expliqua son amie. Je trouve terriblement difficile de lui donner une réponse. D’un côté, je suis contente de mon chez-moi où j’ai mes repères depuis tant d’années et d’un autre vieillir seule me fait peur. Je suis très partagée et incapable de me décider… Pas facile… Et toi Claudine ? interrogea-t-elle.
— Eh bien moi, je crois que j’ai avancé un peu dans ma réflexion. Je me dis que si nous...