Chapitre II
À LA DÉCOUVERTE DUQUEEN
MARY 2, LES AVENTURES DE
MAURICE ET GILBERT
Le bateau naviguait à sa vitesse de croisière en ce matin de mai. Pour cette première journée, il avait été décidé de partir à la découverte du paquebot après un merveilleux petit-déjeuner pris chacun dans sa chambre. Les amis profitaient du confort qui leur était réservé. Se faire servir tranquillement sur la petite table basse de leur grande cabine, pouvoir prendre son premier repas enveloppé dans un moelleux peignoir, tout en regardant l’océan… C’était le bonheur… Le navire avait atteint la haute mer mais pratiquement aucun roulis, l’océan était calme et les stabilisateurs du paquebot jouaient bien leur rôle.
À dix heures, ils se retrouvèrent tous et décidèrent de faire le grand tour sur le pont sept. Élise, quant à elle, emmitouflée dans un grand plaid et étendue sur un transat, les attendrait tout en regardant l’océan. Elle avait bien apporté un livre mais ce spectacle si nouveau ne lui donnait aucune envie de s’y plonger. Quelques sportifs faisaient du footing sur le pont qui totalisait sept cents mètres. Ils couraient tous dans le même sens, le sens trigonométrique, c’est-à-dire à l’inverse des aiguilles d’une montre. Le personnel était là si les coureurs s’avisaient de tourner dans l’autre sens pour le leur rappeler, cela évitait ainsi les collisions ou les chutes. Nos Roannais, quant à eux, marchaient tranquillement pour se dégourdir les jambes et prendre le bon air du large. Le plancher en teck était sec et les embruns distillaient leurs effluves d’iode et de parfums mélangés et subtils que seule la haute mer pouvait produire. Tous marchèrent d’abord en silence, allant deux à deux, se rassasiant de ces nouvelles sensations… Puis petit à petit, la conversation reprit :
— Tu as vu sur le journal du bord distribué dans nos cabines ? Il y a une animation au planétarium faite par un scientifique de renom à la retraite, j’avoue que cela me dirait bien d’y aller, réfléchit Jean-Camille.
— Si c’est en anglais je n’y comprendrai rien, rétorqua Ginette qui marchait à ses côtés, mais c’est vrai que même si l’on ne comprend pas, cela doit être joli, toutes ces planètes… Je pourrai éventuellement y aller en me mettant à côté de toi ou d’Élise pour avoir quelques petites traductions de temps en temps.
Maurice et Gilbert, quant à eux, discutaient des modalités techniques du bateau. Ils avaient lu dans leur cabine la plaquette résumant le fonctionnement duQueen Mary 2.
— Tu sais Gilbert, ce qui me dirait bien, ce serait de visiter la salle des machines… Je ne sais pas si c’est prévu…
— Je ne crois pas : pour des questions de sécurité, nous n’avons absolument pas accès à cette partie du bateau. Nos badges nous permettent de rester uniquement dans la partie destinée aux voyageurs.
— Il doit bien y avoir un moyen… Et le poste de commande, ce que cela doit être impressionnant ! Il paraît que ce monstre se conduit avec une manette comme celle des jeux vidéo… Il faudrait se glisser à la suite dans un accès d’un homme d’équipage… poursuivit Maurice tout à son projet.
Le retraité semblait un peu exalté. Le fait de sortir de sa routine et de son environnement habituel, de se retrouver sur cet immense bateau au milieu de l’océan le mettait dans un état de légère surexcitation.
— Je ne sais pas si c’est une bonne idée, effectivement si l’occasion se présente… On pourra toujours dire que l’on s’est perdus… En tout cas, pas un mot à nos femmes, elles s’inquiéteraient, répondit Gilbert que la détermination de son ami gagnait.
Suzanne, en tête du groupe avec Claudine, s’était arrêtée, accoudée au bastingage et en relevant la tête, observait les chaloupes accrochées un pont en dessus.
— Mon Dieu, cela me fait penser auTitanic ces chaloupes… Quand même, cela fait drôle de ne plus être sur le plancher des vaches, bien au sec dans notre Massif central, réfléchit la femme de Maurice prise d’un vertige.
Les eaux massives et si mouvantes de l’océan qui les enserraient de toute part lui donnaient un sentiment de fragilité malgré l’imposant bâtiment qui les abritait.
— Imagine que tu tombes à l’eau, toi qui n’as jamais appris à nager, la taquina Maurice qui s’était approché en la prenant par le bras et en faisant mine de la pousser par-dessus bord.
Suzanne se recula instantanément en poussant un petit cri d’effroi.
— Allons, allons, intervint Ginette, ne lui fais pas peur ! J’en connais un autre qui coulerait comme une pierre dans la Loire !
Effectivement, Maurice n’avait jamais appris à nager non plus.
— Heureusement que maintenant toutes les écoles veillent à ce que les enfants apprennent à nager, de notre temps, c’était rare, admit Jean-Camille qui lui savait nager.
— Venez, allons jeter un coup d’œil à la piscine et aux terrains de sport au bout du bâtiment, demanda Gilbert qui avait hâte de découvrir la suite.
Tous furent étonnés de voir des matelots impeccablement vêtus promener en laisse chacun un chien tandis qu’un autre poussait une petite carriole basse où un chat était nonchalamment installé, protégé des embruns par une capote en plastique, comme dans un landau. Ils s’arrêtèrent et regardèrent s’éloigner les matelots préposés à la promenade des animaux de compagnie.
— Eh bien, nos amies les bêtes sont bien traitées ici ! lança Maurice qui n’en revenait pas.
— Oui, il y a à bord un chenil et l’on peut emmener son animal de compagnie avec soi. Je l’avais lu sur la brochure, expliqua Ginette. Le personnel est aux petits soins pour eux comme pour nous, conclut-elle alors qu’ils reprenaient leur marche.
Ayant admiré la piscine et observé un moment les joueurs de palet, ils montèrent sur le pont panoramique. Si la brume ou le roulis n’étaient pas trop présents, se rendre tout en haut du bateau valait le détour : une vue sur l’océan superbe et peut-être la chance d’apercevoir des baleines ou des dauphins. Quand le temps n’était pas assez clair, la corne de brume installée là-haut retentissait à intervalles réguliers et il fallait alors se boucher les oreilles tellement elle était forte. Ce n’était pas très agréable mais nécessaire pour avertir au cas où un autre bateau passait par là et éviter ainsi toute collision.
Après cette découverte des extérieurs du bateau, ils rejoignirent Élise. Elle était en grande conversation avec un couple d’Anglais qui s’était installé sur les transats à côté d’elle. Elle mit fin poliment à l’échange et se leva avec l’aide de Jean-Camille pour continuer la visite à l’intérieur. Le personnel avait mis à sa disposition un fauteuil roulant et elle pourrait tout à loisir arpenter coursives et salons sans se fatiguer en suivant ses amis. Les hommes se relayaient volontiers pour pousser le fauteuil qui glissait facilement sur les moquettes rases des couloirs. Tout était prévu pour accueillir les personnes à mobilité réduite, aucune marche ni escalier mais des pentes douces au besoin et des ascenseurs pour rejoindre chaque niveau de pont.
— Je vous propose d’aller découvrir leCommodore Club Bar, les personnes avec qui je discutais en reviennent enchantées, il paraît que l’on a une vue superbe, la meilleure du bateau. Je sens que j’y prendrais bien mes quartiers si c’est le cas, expliqua Élise. J’ai eu le temps de voir passer pas mal de passagers pendant que vous faisiez le tour, reprit-elle, côté âge, nous ne déparons pas, c’est essentiellement des retraités qui font cette transatlantique même s’il y a quelques familles et jeunes couples. C’est normal en même temps, les jeunes préfèrent prendre l’avion, huit jours de traversée, cela leur paraît bien long à part s’ils voyagent en amoureux !
— En route alors, nous irons aussi voir la cloche...