Chapitre X
AU SECOURS MAMIE !
Il était l’heure de la sieste et, si certains préféraient se reposer sur les chaises longues disposées à l’ombre des arbres, d’autres appréciaient de se retirer dans leur chambre, maintenue à bonne température grâce aux volets fermés à l’espagnolette. Aujourd’hui, c’était un jour où l’on ne faisait rien de spécial ensemble et où chacun se concoctait son emploi du temps.
Bob irait, comme à son habitude quand il avait du temps libre, marcher dans le quartier sur les traces de son père, c’était pour lui nécessaire ; il parcourait le faubourg Mulsant en tous sens, s’engageant dans les rues parallèles les unes aux autres, il avait l’impression qu’Émile l’accompagnait, c’était comme un pèlerinage, comme un lien fort avec son cher papa. Il l’imaginait, en culottes courtes, sur le chemin de l’école, ou bien encore assis dans le chœur de l’église en surplis blanc et aube rouge. Bob rentrait toujours à l’église Sainte-Anne et y restait une bonne demi-heure à chaque fois, il s’y sentait bien, au frais de cet édifice de pierres jaunes. Johanna, quant à elle, paresserait à l’ombre avec un bon livre et les jeunes iraient sûrement à la piscine quand il ferait un peu moins chaud. Quant aux résidents habituels de la Villa aux Oiseaux, ils s’occupaient comme à leur habitude. Mais vu la chaleur, tout le monde était heureux de prendre un temps de repos après le déjeuner.
Claudine venait de s’allonger, la porte de sa chambre restant ouverte sur son salon quand elle entendit frapper discrètement. Se relevant, elle vint ouvrir. Qui pouvait bien venir à cette heure ? Ce n’était pas habituel, Ginette avait-elle besoin de quelque chose ?
— Excuse-moi Mamie, je ne veux pas te déranger pendant ta sieste mais j’ai quelque chose à te dire…
— Mais entre mon grand, pas de souci !
Julien, son petit-fils aux larges épaules entra et s’assit dans le canapé. Claudine prit place en face de lui, sur le fauteuil crapaud recouvert d’un tissu léger.
— Tu es sûre que je ne te dérange pas ? Tu voulais dormir un peu ? Julien semblait mal à l’aise.
— Mais non, voyons, je m’allongerai après, je n’ai rien à faire de l’après-midi, ne t’inquiète pas. Qu’est-ce qui t’arrive, tu as un souci ?
Claudine connaissait bien Julien, elle l’avait si souvent gardé enfant et avait toujours conservé une complicité particulière avec lui. Il n’était pas aussi démonstratif que sa sœur Gaëlle mais il adorait sa grand-mère. Sur ses quatre petits-enfants, Gaëlle et Julien étaient ceux avec qui elle communiquait le plus. D’ailleurs, ils avaient accepté de venir à la Villa aux Oiseaux pendant la visite de la famille de Bob sans se faire prier. Julien était étudiant à Grenoble et avait vingt-trois ans. Il finirait l’année prochaine ses études d’ingénieur généraliste et se lancerait sur le marché du travail. Il était gai et blagueur et, en même temps, très consciencieux. Claudine se rappelait que pour faire ses devoirs, il voulait toujours que tout soit parfait et s’il avait fait une rature, il préférait tout recommencer pour avoir un cahier impeccable. Malgré sa carrure de rugbyman, il avait un certain manque de confiance en lui. Pourtant ses parents l’avaient toujours beaucoup encouragé et soutenu. Il était très à l’aise sur un terrain de sport et savait même être meneur dans l’équipe mais sinon, lorsqu’il était seul, il lui arrivait fréquemment de ne pas se sentir à la hauteur et de vouloir en faire des tonnes pour y arriver. Très bon élève, il avait pu intégrer une bonne formation mais les examens, notamment oraux, restaient une épreuve pour lui. Il compensait son manque de confiance en lui en travaillant beaucoup pour être prêt et pouvoir répondre à n’importe quelle question. Sinon, ses qualités humaines faisaient qu’il était apprécié par ses camarades et il avait quelques bons amis depuis l’enfance. Julien se recroquevilla dans le canapé, il semblait faire un grand effort sur lui-même.
— Mamie, tu me promets que si je te confie quelque chose, tu ne le diras à personne ?
— Bien sûr, Julien, est-ce que j’ai l’habitude de me répandre quand tu me confies quelque chose ? répliqua Claudine avec douceur.
La retraitée était intriguée, son petit-fils n’avait pas l’habitude de prendre des précautions de ce genre quand il s’adressait à elle. Il avait toute confiance en sa mamie… Ce qu’il voulait dire devait vraiment être important…
— Mamie, cela ne devient vraiment pas facile, j’ai essayé de prendre sur moi, de faire comme si de rien n’était mais cela devient impossible. En fait…
— Oui Julien, dis-moi, c’est si difficile que ça ?
— Oui, je me sens bien ridicule en plus…
— Allons, allons rien n’est ridicule et tu sais que tout ce que tu me diras ne sortira pas d’ici, expliqua Claudine pour l’encourager.
— Eh bien, depuis que les Américains sont arrivés, à la première seconde où j’ai vu Allison, j’en suis tombé amoureux…
— Tu es amoureux d’Allison, répéta doucement Claudine pour l’aider à continuer.
— Elle est si belle ! Elle a des manières qui me plaisent et puis j’adore sa façon de parler avec son accent et ses questions sur tout ce que l’on voit, ce que l’on fait.
— Allison est une merveilleuse jeune fille, effectivement et être amoureux n’est pas une maladie, tu sais…
— Je sais bien Mamie, mais le problème est que je n’ai aucune chance avec elle, elle est tellement belle ! Et puis elle vit en Amérique, ils vont partir dans dix jours et l’on ne se reverra plus. Mamie, je ne sais plus quoi faire, je n’arrive plus à jouer le bon copain et, en même temps, je sais bien qu’elle ne peut pas m’aimer.
— Tu le lui as demandé ?
— Bien sûr que non ! Je veille au contraire à ne rien laisser paraître… Mais cela devient trop difficile, je ne sais plus quoi faire… De toute façon, je n’ai aucune chance, répéta le jeune homme accablé.
Affaissé sur le canapé, Julien semblait vraiment mal. Claudine vint s’asseoir auprès de lui, et, comme quand il était plus jeune, mit son bras autour de ses épaules. Julien, désespéré, se serra contre sa grand-mère et éclata en sanglots… Le geste de sa mamie semblait avoir fait sauter la digue émotionnelle qu’il retenait à si grand-peine.
— Pleure mon chéri, je vois que tu en as gros sur le cœur, dit Claudine en caressant avec tendresse les cheveux de Julien comme lorsqu’elle le consolait quand il était enfant.
Julien pleura un bon moment puis se calma petit à petit… Il se sentait vidé mais cette crise de larmes lui avait permis de se libérer, il n’était plus seul avec son problème et cela aussi l’aidait beaucoup. Il se dégagea de l’étreinte de sa grand-mère et essuya ses larmes avec le mouchoir que celle-ci lui tendait.
— Je sais que tu avais eu un gros chagrin d’amour à dix-sept ans avec cette jeune fille qui s’était mal comportée avec toi en te laissant tomber sans explication alors que tu tenais vraiment à elle… se souvint Claudine.
— Ah ! Mamie, tu sais, je n’ai pas de chance avec les filles…
— Pourtant beau comme tu es ! Tu dois en avoir des prétendantes !
— Pas tant que ça, tu sais, des filles qui veulent s’amuser oui, mais quelqu’un qui m’aime vraiment… Je me suis pris deux gros râteaux alors maintenant, je n’y crois plus…
— Allons Julien… Tu as tort de dire cela, mais une personne avec qui te sens bien effectivement et qui te correspond, ce n’est pas, en effet, la première venue et tant mieux d’ailleurs, sinon ce ne serait pas aussi beau l’amour…
— Mamie, si tu savais comme je l’aime ! Mais je suis sûr qu’elle ne m’aime pas.
— Pourquoi en es-tu aussi sûr ?
— Je le vois bien, elle ne fait pas attention à moi, elle rigole souvent avec Simon et Gaëlle et puis moi, comme je me sens mal à l’aise, forcément, eh bien je suis gauche et...