: Serge Van Den Broucke
: Sir Walter Tyrrel Une épopée médiévale anglo-normande
: Books on Demand
: 9782322527137
: 1
: CHF 2.50
:
: Historische Romane und Erzählungen
: French
: 190
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
La fureur d'un guerrier, la passion d'un amant, le remords d'un meurtrier : à l'aube du XIIe siècle, un jeune noble normand tue accidentellement le souverain d'Angleterre Guillaume Rufus, fils de Guillaume le Conquérant, que l'on surnomme le Roi Rouge. Ce geste irréparable va bouleverser son destin et celui de toute la dynastie. Sir Walter Tyrrel est un roman historique bouillonnant et spectaculaire, où les fiers chevaliers galopent bannières au vent, écrit par un auteur anglais anonyme en 1838, qui s'inscrit dans la tradition des grandes épopées médiévales de la littérature victorienne. Présentée ici dans une traduction originale et largement commentée, cette oeuvre injustement oubliée retrouve un nouvel éclat.

Auteur de centaines d'articles dans la presse nationale et internationale et de plusieurs livres, ancien rédacteur en chef de grandes revues d'architecture, Serge Van Den Broucke est spécialisé dans le patrimoine historique, passionné par la littérature et la civilisation de la Grande-Bretagne. Il est, entre autres, lauréat du Prix du Journalisme 2015 décerné par la Demeure Historique, et membre de la prestigieuse Royal Historical Society. Il vit en Normandie.

CHAPITRE I


LA COUR

Sur la rive sud du pont de Westminster, l’œil du spectateur se pose aujourd’hui sur des masses de ruines noircies et informes, où se trouvaient récemment la House of Lords et les Communes. Près de celles-ci, l’ancienne et solide structure de Westminster Hall, qui avait bravé les dangers de l’incendie de 1834, semble pouvoir encore résister aux aléas et aux changements des siècles à venir. La précision et la beauté de sa maçonnerie, et la noble sublimité de sa majestueuse conception, sont autant d’atouts capables de susciter l’admiration de la postérité et de lui servir d’exemple.

Cependant, en l’an 1100, le bâtiment constituait une extension nouvellement construite du Palais de Westminster, lui-même achevé peu de temps auparavant. L’échafaudage était encore en place à l’intérieur et à l’extérieur des murs, et des foules d’ouvriers couverts de poussière se mêlaient à la soldatesque et aux serviteurs de la cour, l’une des plus puissantes et des plus splendides d’Europe. A cette époque, il n’existait pas de pont sur le fleuve, dont les eaux étaient animées par de nombreuses embarcations navigant entre Lambeth et les villages sur la rive de Westminster. Un charmant matin d’été, au mois de juillet de la première année du douzième siècle, on a pu observer une scène d’une vivacité plus intense que d’ordinaire : une longue file de bateaux ornés de banderolles aux couleurs éclatantes s’avançait rapidement le long de la Tamise, propulsée par les bras vigoureux de leurs rameurs, dont les rames faisaient scintiller l’eau comme une broderie d’argent sous le soleil de ce beau jour. En arrivant en face du palais, on trouva la rive encombrée de badauds, et les officiers de la maison royale, avec les bateliers du roi en tenue d’apparat, se tinrent prêts à recevoir les personnalités dont l’arrivée était attendue. On avait disposé des planches permettant de passer des bateaux à la terre ferme, des joncs fraîchement coupés avaient été étalés tout autour de l’endroit du débarquement, par précaution contre la boue, car les personnes dont il était question n’étaient rien de moins que les envoyés de Guillaume IX, comte du Poitou et duc de Guyenne, dont l’importance diplomatique et la dignité n’étaient pas à démontrer.

En descendant de leurs embarcations, ils passèrent entre deux longs rangs d’archers, vêtus de pardosses en cuir très épais, destinés à les protéger contre les flèches, les principales armes de trait de la guerre offensive de l’époque. Peu de ces hommes mesuraient moins de six pieds, et chacun portait au bras gauche et à l’avant de son bonnet l’insigne d’argent du monarque normand. Leur apparence martiale indépendante, à la fois attrayante et gratifiante aux yeux d’un militaire, ne passa pas inaperçue auprès des envoyés, bien que plusieurs d’entre eux fussent des ecclésiastiques.

Ils furent reçus aux grandes portes par le majordome, que l’on nommait aussi le sénéchal, dans sa robe de velours, avec sa chaîne d’or et son bâton blanc, entouré de nombreux chevaliers et écuyers, pour les mener jusqu’au roi. Dès que l’audience fut terminée, ils furent raccompagnés par plusieurs barons et nobles normands jusqu’au lieu d’embarquement, d’où ils retournèrent à la résidence de l’évêque de Londres, qui s’apprêtait à les recevoir avec une magnifique hospitalité.

Le départ de la délégation fut observé en silence par deux individus depuis une fenêtre qui donnait sur le fleuve et sur les cours du palais. L’un d’eux, un homme d’environ trente-cinq ou quarante ans, plutôt au-dessous qu’au-dessus de la taille moyenne, était vêtu d’une longue tunique, qui lui tombait jusqu’aux chevilles, faite de la plus belle étoffe fabriquée dans les ateliers de tissage flamands. Ses bottes, en maroquin cramoisi, étaient à la mode absurde et grotesque, qui atteignit par la suite un excès encore plus grand, qui consistait à avoir leurs pointes au moins six pouces plus longues que les pieds. Son manteau court, qui ressemblait beaucoup à la capote du hussard moderne par sa parfaite inutilité, sauf en tant que simple ornement vestimentaire, était fait des tissus les plus riches et doublé des fourrures les plus rares et les plus coûteuses que l’on pouvait acquérir. Son visage était rasé de près, à l’exception d’une moustache sur la lèvre supérieure qui, tout comme ses cheveux, était d’une teinte sableuse plutôt déplaisante. Malgré tout, cela ne masquait en rien l’expression énergique et intellectuelle de son visage alors qu’il se tenait debout, les lèvres serrées sur lesquelles un léger ricanement était perceptible, observant l’embarquement des envoyés de ses yeux perçants d’un gris délavé. L’autre personnage sur l’épaule duquel il s’appuyait familièrement était plus jeune d’une dizaine d’années, habillé de la même manière, mais présentant un fort contraste avec le premier par son teint clair olivâtre et ses abondants cheveux noirs. Leur taille modeste et la forme délicate de leurs mains et de leurs pieds indiquaient que tous deux étaient de noble descendance normande. Un silence parfait régna pendant quelques minutes.

— Alors donc, bonne journée aux savants, aux respectables, aux avisés envoyés du vaillant comte de Guyenne et de Poitou ! dit le plus âgé des deux. Le marché est conclu, Wat, et il ne reste plus qu’à envoyer quelques centaines d’hommes en armes pour escorter l’argent et prendre possession de ces riches provinces. Mort de ma vie ! Quel fieffé imbécile est-ce là ! Aller se faire éclater la cervelle, s’il en a une, par les Sarrasins ! Ou si, grâce à la chance habituelle des sots, il revient sain et sauf, alors Guillaume de Bordeaux pourra toujours siffler pour récupérer ses belles villes et ses plaisantes forêts !

L’autre rit et hocha la tête.

— C’est vrai, c’est vrai. Mais ils combattent pour quelque chose de plus élevé que des terres ou des châteaux. Votre Grâce sait que le moine de Cîteaux a promis aux croisés une double part de territoire dans l’au-delà pour tout ce qu’ils pourraient perdre ici-bas en conséquence.

— On devrait mettre une muselière à ce moine insensé, répliqua l’autre. Le monde entier perd la raison dès qu’il mord. Bon, je suppose que je devrais malgré tout le remercier, car entre les fous et les détraqués, je ferai en sorte que l’affaire tourne à mon profit.

— Saint Hubert nous a jusqu’à présent préservés de l’infection, observa son compagnon.

— Saint ou pécheur, peu importe, répondit le roi, bien qu’Hubert soit le seul de la sainte multitude que j’aie jamais pu supporter. Ah, comme ces fripouilles d’ouvriers travaillent lentement pour construire mon hall ! Il faut faire venir une nouvelle troupe de tâcherons de Guyenne. Ce sera un beau bâtiment, une fois achevé, Tyrrel !

Ce dernier opina du bonnet, ajoutant que c’était là une entreprise digne du constructeur du nouveau et magnifique ouvrage qu’était le London Bridge, et le vaste édifice de la Tour.

— Oui, continua Rufus, l’Angleterre aura de bonnes raisons de s’enorgueillir, dans l’avenir, de ces monuments du règne du second Guillaume. On dira de moi que j’ai été le seul prince qui ait gardé sa raison dans ces temps de folie. La Normandie m’appartient, l’Artois est à moi, la Guyenne et le Poitou seront désormais sous mon emprise, et qui sait quelle puissance supplémentaire j’ajouterai encore à mon sceptre anglais. Quand mes nobles et mes vassaux se réuniront pour faire ribote sous mon toit imposant, ils diront : jamais roi d’Angleterre ne fut si bien pourvu auparavant, ni devenu un si puissant monarque. Et avant longtemps, je tiendrai un festival solennel dans cette salle majestueuse. Et c’est ainsi que l’on me saluera à mon banquet royal.

Tandis qu’il regardait avec une fierté triomphante le visage de son ami, ils entendirent distinctement quelqu’un prononcer le mot :

— Non !

Tous deux tressaillirent et regardèrent tout autour. Ils étaient les seules personnes visiblement...