: Lou Valérie Vernet
: Le fou de papier Suivi de la Source Vive
: Books on Demand
: 9782322508495
: 1
: CHF 6.60
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: Hauptwerk vor 1945
: French
: 244
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
Le fou de papier, La source vive, deux histoires : une continuité. L'amour avec un grand A et ses méandres labyrinthiques. Universalité des sentiments. Nuit noire de l'âme. Concept flamme jumelle, âme soeur, relation karmique. Conte moderne de deux enfants de la terre en guérison et en équilibre de leur Yin et Yang.

Auteure, voyageuse, photographe, Lou Valérie Vernet est une autodidacte. Passionnée. Libre. têtue. Et un peu barrée. Sa devise : Ne prenez pas la vie au sérieux, de toute façon, vous n'en sortirez pas vivant ! B. Le Bovier de Fontenelle. Auteure de romans, thriller, polars, Le fou de papier et La source vive sont ses deux seules romances, Feel good, ou autre appellation à classer dans le genre romantique !

Préhistoire

Et la pluie festoyait, drue, insolente, en virevolte. Du plus haut qu’elle achoppait sur la terre sèche et craquelée, on l’entendait frapper le sol, têtue, comme endiablée.

Les premières gouttes matutinales, rares et timides, avaient d’abord explosé net. Coupées en deux sur les roches dures, les bois secs, les pistes durcies, vaincues par la rugosité des éléments, elles s’étaient épuisées à la tâche, sacrifiant leurs premiers jets dans un fatras meurtri ; n’entamant rien de la croûte terrestre où plus rien n’avait poussé depuis dix lunes.

Au galop d’essai, alors que le soleil aurait dû pointer droit à la cime du monde, avait suivi un pilonnement assourdissant. Les larmes divines avaient redoublé d’acharnement, certaines déjà qu’il leur faudrait s’unir pour venir à bout des terres incendiées. A présent, il en tombait tellement et tant et encore, que de toute la colline et à des milles de là, on l’entendait s’élancer, s’embourber, se charrier en trombe. On l’entendait chanter sous les feuillages, ployer les branches, creuser les terriers et déranger la faune qui croassant, pérorant ou sifflant, s’enfuyait sans pouvoir lui échapper.

Il avait fallu à l’orage une journée et une nuit tout entière pour venir à bout de l’âpreté estivale. Les hommes avaient accompagné sa vindicte au premier éclair venu zébrer l’horizon. Ils étaient sortis des grottes, à demi nus et les bras tendus jusqu’au ciel, ils avaient hurlé. Des rites, des prières et toutes ces incantations que la mémoire des sources leur avait léguées. Ils avaient tapé bois, os et cailloux entre eux à s’en meurtrir les doigts, espérant tirer de chaque son une flèche d’abondance plus violente et haute que la précédente. Ils savaient que la pluie nouvelle claironnait la renaissance.

Après les fortes chaleurs, c’était là, la grande joie du ciel : ouvrir une grande fois les vannes. Dans une ivresse dégoulinante, les dieux autorisaient enfin les nuages à se tordre comme des éponges gorgées jusqu’à la moelle. Et chaque goutte d’eau tombée au sol, sur les têtes, aux arêtes des choses et des bêtes, criait victoire.

Dans un joyeux charivari, la danse des hommes se muait en transe.

Un nouveau cycle pouvait commencer.

*

Pour Mya et Lyan, c’était le dernier.

Ils en avaient goûté de ces saisons où tout est à refaire toujours, où le vivant se redresse et meurt, donne des fruits, balaie la plaine, terre les bêtes, appauvrit la terre, se ré-apprivoise en bourgeons, grelotte, sue, claque des dents. Ils avaient vu se dresser les clans, les uns contre les autres puis l’espace d’une nouvelle oraison, s’unir les uns avec les autres. Ils connaissaient très bien toutes les tribus. La leur qui s’étend bien après la plaine et les bois et le grand lac blanc. Celle de l’autre côté des montagnes. Celle plus loin encore au versant du soleil couchant. Et celle de dessus les nuages, perchée sur la colline. Ils savaient reconnaitre le signal. Celui d’après la liesse et les envolements. Bientôt les territoires se redistribueraient.

Ici tout était combat et cette fois-ci, Mya et Lyan ne gagneraient pas. Ils devraient céder, contraints de se réfugier plus au sud, là où la terre est jaune et meule et pauvre. Là où s’entassent les moins hardis, les plus fragiles. Ceux que la vie exclut et que peu à peu les ténèbres endorment. Dont on dit que la nuit les a mangés.

Ils le savaient comme tout ce qu’ils avaient appris depuis leur première aube. Sans même s’être jamais parlé. C’est leur peau fissurée, crevassée, nouée à leur chair qui leur a montré le chemin. C’est ce chien-loup dans le regard comme une bougie presque éteinte. Le suranné de leurs effluves corporels comme l’ultime pestilence de ce qui tend à pourrir pour disparaitre. Et cette détresse qu’ils éprouvent pour la première fois peut-être. Qui cette nuit encore a rapproché leurs corps sans pourvoir se défaire. Cette appartenance qui n’a cessé de grandir bien avant que leurs jambes d’enfants aient soutenu leur course. Quand les aïeux les asseyaient ensemble, qu’ils jouaient à attraper l’ombre de l’autre et qu’on les retrouvait blottis dans la même cavité froide, crevant de chaud.

De la première heure jusqu’à la dernière, ils n’ont jamais rien connu d’autre qu’eux mêmes, enfantant d’eux-mêmes et ne survivant qu’en se soumettant l’un à l’autre. Chevauchant les saisons en gagnant chaque fois le privilège de la grotte Alpha. C’est la clarté de leur aura, la force de leur unité qui les a protégés jusque-là. Mais cette nuit, le ciel a cédé et dans leurs âmes entrelacées, qui ne savent rien des noms, des verbes et des pesanteurs de la pensée, la violence cosmique a parlé.

Ils ont ressenti le craquement du ciel comme le présage de leur dernière aube. Leurs mains ont parlé pour eux, elles ont pris route ensemble, là-bas, en amont de toutes choses, où personne ne va, bien après le lac blanc. A sept lunes de marche au moins. Un territoire que les hommes des tribus ont toujours laissé en creux parce qu’il n’y coulait ni eau, ni vie d’aucune sorte. Un socle brun, poreux, mélange de sable et de terre, instable, désertique, illimité.

Et mythologique.

*

La légende raconte que tout a commencé dans ce désert bleu. A cet endroit du monde que rien n’enfante jamais et à cette seconde précise du jour où la nuit s’évapore dans l’aube. Là où naissent toujours les premières lueurs d’avant le soleil. Un espace temps si ténu et prodigieux qu’il est rare de le contempler. Et les enfants à ce stade de l’histoire de murmurer immanquablement « Mais qui l’a vu alors ? ».

Aux ancêtres d’aussitôt répliquer « chut » en retenant leur souffle, le regard courroucé comme si de ce seul secret dépendaient la véracité des faits et le pouvoir de convertir la superstition en magie. Le silence se faisait alors pour de bon. Les jeunes voyaient les plus vieux fermer les yeux et comme eux, ils tentaient d’imaginer un bleu mystique, entre nuit et jour, aux reflets lumineux. Une sorte d’aurore fugace, offerte et insoumise, quasi irréelle qui inévitablement se mourrait aussitôt dévoilée. De cette vision en apnée de conscience, frustrés d’en être si vite dépossédés, tous la remplaceraient très vite par l’Arbre de l’Eau de Lune et l’histoire pourrait continuer de se raconter. Il suffisait de lever la tête et de le contempler. Mastodonte fier et droit, puissant, majestueux, inébranlable.

Parce que l’AEL existe en vrai et qu’il faut bien qu’il soit né de quelque part, d’un mystère plus grand que soi, très vite ils oubliaient la vision obsédante. Et qu’importe alors, de qui ou de quoi l’AEL a poussé, puisqu’il existe. Qu’importe que ce temps-là échappe aux hommes s’il continue d’enraciner leur mémoire comme il enracine la tourbe alentour. Là où autrefois sable et boue se partageaient famine et où, à présent, s’étendent des champs agricoles généreux et nourriciers. Et là où la légende raconte qu’un frère et une sœur, en venant y mourir, auraient à l’heure bleue ensemencé la première graine de l’éternité, fécondant simultanément le plus grand arbre que la terre ait porté.

Que les jumeaux, Mya et Lyan, dont la sève ne cesse de nourrir et la légende et le végétal, aient bu leurs dernières larmes, à la pleine lune, alors que pourrissaient déjà leurs corps et s’élevait leur âme. Qu’ils se soient endormis à jamais, étourdis de fatigue, après des jours d’errance. Que l’Arbre de l’Eau de Lune se soit en une nuit déployé. Que l’histoire de l’humanité en ait à jamais été modifiée. C’était en vérité tout cela qui comptait.

C’était au temps d’avant où l’homme ne connaissait ni la pierre, ni le bronze, ni le cuivre et à peine l’écriture mais où il savait recevoir les dons pour les transformer en croyances.

On dit depuis que cette alchimie précède celle des...