: Serge Reeg
: Mon voyage au bout du Covid-19
: Books on Demand
: 9782322216253
: 1
: CHF 7.10
:
: Romanhafte Biographien
: French
: 148
: Wasserzeichen
: PC/MAC/eReader/Tablet
: ePUB
" Ma cage thoracique se comprime. Respirer est une douleur..." raconte Serge 56 ans. Vendredi 13 mars 2020, le monde entier se bat contre la propagation du nouveau coronavirus. Après une semaine de maux de tête, Serge va mieux puis s'enfonce subitement. Quelques heures plus tard, il suffoque. Tout se précipite. Serge et sa famille perdent tout repère, jetés dans l'enfer d'une pandémie dont on ignore tout. La course des médecins du SAMU, la tempête inflammatoire, le masque à oxygène, la détresse, le coma, le transfert à Nantes en TGV médicalisé, les séquelles, la rééducation, mais aussi le déferlement de solidarité, d'amitié, d'amour... Avec sincérité, émotion et humour, Serge nous embarque à ses côtés, dans sa course folle contre la mort et la déchéance physique. Il est le héros d'une fresque inouïe. Le pire et le meilleur de la pandémie sont dans ce livre.

Serge Reeg, 56 ans, dirige une entreprise familiale de peinture et décoration à Marlenheim, en Alsace.

La vie confinée…


Alors que je suis placé en coma artificiel, commence un période d’attente quotidienne pour ma famille. « J’arrête de regarder la télé, d’écouter la radio, de lire les journaux. Je rentre dans ma bulle, je fais confiance… » telle est la devise de Cat, qu’elle écrit noir sur blanc.

Baptiste et Romain l’accompagnent en balade pour faire le tour du moulin à pied, un genre de « sport » qui ne les passionne habituellement pas, mais ils font bloc. En ce dimanche 15 mars, les gens se promènent, apparemment encore insouciants, alors que tous trois sont dans une autre dimension de la pandémie, la douleur pour respirer, le masque à oxygène, le coma. Catherine et les enfants sont mal à l’aise, essayent de garder les distances.

Mais le coronavirus va vite entrer dans toutes les têtes et dans toutes les vies. Le président de la République va de nouveau s’adresser au pays demain lundi 16 mars et on dit qu’il va annoncer un confinement strict. De fait, l’heure est grave… Les hôpitaux sont confrontés à un afflux de malades qui se dresse comme un mur en face d’eux. Les activités non essentielles cesseront dans tout le pays dès le mardi 17 mars à midi, alors que Cat écrit : « L’état de Serge est stable. Les antibiotiques font le job. C’est encourageant mais faut pas s’emballer. Le chemin est long. Je reste positive ».

Mardi, le pays se fige. Plus personne ne sort, sauf pour acheter sa nourriture et éventuellement prendre l’air, une heure, près de chez soi, sur la foi d’une « attestation de déplacement dérogatoire ». Pour Cat, c’est une forme de soulagement. Désormais, c’est comme si tout le monde était dans le même bateau. Et puis traverser Marlenheim reviendrait à répondre aux questions de tous les gens qu’elle croiserait, des questions gentilles et prévenantes bien sûr. Mais elle n’a envie de ne voir personne. Le confinement règle la question…

Le danger est de tourner en boucle autour de ses soucis et de ressasser les angoisses, faute d’activités et de vie sociale. Alors elle organise ce temps pétrifié pour éviter de sombrer dans la psychose et la déprime ! Un planning est instauré. Les enfants passent une heure avec elle tous les jours, ménage, jardinage, rangement, cuisine. Un roulement est établi pour mettre la table, chacun à son tour, et le dimanche tous les trois ensemble. Le matin est toujours actif, et l’après-midi un peu moins, dans l’attente du coup de fil de l’hôpital. Parfois l’attente est longue… Il n’y a pas de colère ou de révolte, mais une tension contre laquelle il faut lutter pied à pied.

La situation se complique quand, deux jours après mon départ en ambulance, Cat ressent les premiers symptômes du coronavirus. Elle ne le dit qu’à demi-mot mais Marceau le devine. Il en parle à son épouse : « Si Catherine va à l’hôpital, qu’est-ce qu’on fait ? » Décision est prise. Marceau ira à Marlenheim s’occuper de Baptiste et Romain.

Seule Cat semble ne pas en faire une affaire. Pragmatique, elle appelle le médecin généraliste : « J’ai des courbatures, un peu de toux. J’ai plein de sirops dans l’armoire à pharmacie, je prends lequel ? » Et c’est tout. Dans sa tête, c’est clair, elle ne peut pas tomber malade. Il y a les enfants. Donc il faut que ça passe ! Une copine est malade en même temps qu’elle, couchée deux semaines durant, à ne rien pouvoir faire, épuisée.

Et voilà que Marilyn tousse. Elle va chez le médecin plusieurs fois, s’apprête tous les jours à faire le 15, renonce, se recroqueville à attendre que passe la crise. De toutes façons, il n’y a pas encore de test disponible. Elle aussi tient la dragée haute, n’en parle pas, minimise lors de l’apéro hebdomadaire sur Skype : « Oh tu sais bien, je tousse tout le temps… » Elle ne veut pas que Cat s’alarme. Mais mission impossible… dans le clan qui regorge de positivisme et de confiance partagée, chacun dédramatise, pour protéger les autres, et chacun se fait un sang d’encre pour l’autre. La question tourne dans leur tête avec une angoisse sourde : où ce foyer épidémique s’arrêtera-t-il ? Alors ils poussent le curseur de leur énergie naturelle, encore et encore, pour survivre physiquement et psychiquement. Comme je le fais moi-même, dans mon coma, inconsciemment. Ils disent de moi que je suis à la hauteur du défi, alors je ne peux pas les décevoir.

Et ils m’ont épaté…

Marilyn subit une perte de goût en plus de sa toux, ce qui ne l’empêche pas de gérer son hôtel où les annulations se succèdent. Marceau travaille auprès des jeunes en difficulté psychologique qui ont plus que jamais besoin de lui, veille sur sa femme dont la santé est fragile, sur Cat et mes enfants auxquels il parle tous les jours, sur Maman qui, de son côté, se documente au plus près des soignants qu’elle connaît, tout en affichant sur la façade de sa maison son admiration pour leur courage et leur engagement auprès des malades. Tous les soirs à 20 heures, ils « communient » avec les voisins et les inconnus de tout le pays, en applaudissant ceux qui font tout pour nous sortir de cet enfer. Cat et les enfants ne peuvent pas rater l’heure du rituel. De l’autre côté de la rue, à l’heure pile, Maman, de sa fenêtre, actionne une cloche qu’elle a trouvée au grenier ! C’est le signal. Dans toute l’Europe, les gens ouvrent leur fenêtre, sortent sur le pas de la porte de leur maison, dans leur jardin ou sur leur balcon, pour applaudir et ovationner les soignants. Çà et là, un musicien donne un concert, de chez lui. C’est la face plus prometteuse de ce drame planétaire. Il inspire à l’Humanité ces quelques minutes quotidiennes d’harmonie, quand chacun s’extrait de sa solitude pour apporter sa petite contribution symbolique mais ardente à la cause commune.

La météo du mois de mars est exceptionnelle, gorgée de soleil, après des mois de pluie. Nul doute que cela renforce le moral des troupes. Cat oublie sa fatigue, ses courbatures et son inquiétude en proposant aux enfants de s’attaquer à la rénovation d’une partie de jardin où se trouvent un potager en déshérence et un muret qu’il est question de démolir depuis longtemps. Une demi-heure, trois quarts d’heure par jour y sont consacrés, les plants fichus sont arrachés, la terre est retournée, et les pierres du muret s’accumulent, descellées et entassées. Les outils sont rudimentaires, un simple râteau, une bine, une pelle et beaucoup d’huile de coude, mais c’est un défouloir bienvenu. Pendant l’exercice, on évite de trop penser.

Mes deux garçons, heureusement, peuvent jouer au basket tous les jours. Les salles de sport sont fermées, mais ils ont à leur disposition un panier dans la cour de la maison. Des concours de tirs et de lancers francs leur permettent de se donner à fond, comme sur un terrain. Et comme pendant un match, ils oublient tout.

Mais c’est parfois tout le contraire. Baptiste se revoit jouer avec moi, nos dribbles, nos tirs, nos cris de victoire quand le ballon entre dans le panier ou de déception quand il rebondit sur le bord et part dans l’autre sens. Alors il doit s’arrêter de jouer. C’est trop. Il a mal au cœur. Aussitôt il déchaîne sa force dans le jardin, parfois plusieurs heures d’affilée. Ce n’est pas que c’est difficile d’en parler… mais il préfère ne pas lancer de conversation sur le sujet qui est dans toutes les têtes, pour ne pas prendre le risque de créer de la frustration, de la peur, des tensions. Regarder les écrans n’apporte rien, sinon davantage d’angoisse. Même les chaînes de divertissement, de sport ou pour la jeunesse passent des messages de prévention, parlent du virus.

« Le basket c’est la solution à tout ! Quand je joue, je ne pense plus à rien, je suis dans un autre monde… » Le lendemain il refait des lancers francs avec Romain. « Si je n’avais pas eu mon panier de basket et mon frère… dira-t-il ensuite, ça aurait vraiment été très difficile ! » Et quand la tension monte entre eux deux, la paix revient vite : « Il y a papa, alors on essaye de ne plus en parler, ok ? » Ils sentent qu’ils ont besoin...