La Lumière
Je touche la grille de ce qui fut un jardin de terre battue, gravillons et plantes éparses, avec son palmier et sa fontaine. Le crépuscule de mon arrivée s’abandonne, à ma surprise, sur une cour dallée, nue. Je longe le petit muret, n’y vois ni les craquelures du temps ni l’infamie d’obus catapultés que m’avait mentionnés un ami dans ses courriels, laisse mes doigts cahoter sur l’entrelacement ferreux des barres affectées à la surface des pierres taillées, en sent les rugosités, et à ma main de s’élever jusqu’aux extrémités pointues qui avaient effrayé mon enfance et imposé le respect à mes jeunes années. Mes copains se hissaient sur le muret, sautaient au-dessus des barres au risque de se faire embrocher, atterrissaient sains et saufs sur le trottoir où je me trouve à cet instant. Moi, je grimpais à toute allure les larges marches de marbre blanc aux fines rayures grises, ouvrais la grille en fer forgé, pour me retrouver face à mes camarades que le risque aimantait.
Je m’arrête. Je savais depuis longtemps, depuis toujours, que s’il m’était donné de revenir sur les traces du passé, mes pas s’arrêteraient justement à ce point-là. Même dans mes rêves, la halte s’imposa à chaque fois. Ma main s’abaisse, mes doigts effleurent une tige, se referment sur elle. Je ne respire plus ; que m’importe l’acte de survie. Un je-ne-sais-quoi enfle dans ma poitrine, croît. Ma main suit l’entortillement incroyable de la plante qui épouse les contorsions élaborées des barres. Tiges aux multiples méandres. Grand-père, qui dans son jeune âge avait donné vie ici à ce jasmin, n’aurait pu espérer qu’après plus d’un siècle, de quarante années de sous-traitance, de malveillance de la part de ceux qui ne permettent pas à autrui de se recueillir face à ce qu’ils ont construit et désirent sauvegarder, aurait été saisi par un sentiment de piété profonde, aurait crié au miracle devant la véracité de cette pérennité végétale. Il vit, ce buisson sorti de nulle part. De terre ? Du muret. De la pierre. Du fer. Même du maltemps.
Mes narines s’approchent. Un rond d’or mat éclaire, à l’instant, une fleur. Je porte la main à mon front.
Le soleil avait déversé ses rayons sur les pétales blancs, pénétré la délicate cavité centrale pour en extraire le doux parfum, et moi, honteux, mais pris d’une curiosité mâle au seuil de l’adolescence, j’allais en cachette cueillir la fleur et, les lèvres en boule, en aspirer le suc si doux de sa tige immaculée, imitant ainsi la coutume ostentatoire des filles de mon quartier. Il y avait la voix de ma mère qui appelait du balcon. « Nadim, rentre vite ! Il est trop tôt pour être dehors. Est-ce que tu veux attraper une insolation, comme la fois passée ? »
On n’avait pas classe les jeudis après-midi, et, en ce jour du mois de juin, comme à l’habitude, dès que les membres de la maisonnée se furent retirés pour la sieste, la chaleur animant non seulement nos corps de onze ans, mais surtout nos esprits, Choucri, mon ami de toujours, celui des courriels actuels, et moi-même, nous nous apprêtâmes à entraver la discipline, par un tour à bicyclette. Noura, celle qui nous servait et nous gâtait, allongée sur une chaise longue au balcon nord de la maison, devina notre intention. Nous assurant de sa complicité, elle posa l’index sur ses lèvres bien scellées, alors que le même index nous rappelait aussi à l’ordre, par des mouvements secs d’avertissement. Ma Noura, si tu savais, à chaque inconfort, à chaque indisposition et déconvenue, ma pensée prend le chemin du retour et ce sont les traits de ton visage, la ferveur dans tes paroles qui m’apportent, jusqu’à aujourd’hui, le baume réparateur.
Choukri et moi roulâmes à travers les rues désertes – incroyable qu’elles aient fait toutes seules du zèle pour se gorger aujourd’hui d’une masse indistincte ! Un tel chemin à une telle rapidité ne se construit qu’avec une aide extérieure à elle-même. Nous longeâmes un, deux quartiers résidentiels, traversâmes des champs de laitues, de choux, de carottes avant d’arriver à la route de la corniche du bord de mer. Nous mîmes pied à terre et, du trottoir, sautâmes sur les rochers bruns les plus accessibles. Les galets assoupis dans les crevasses nous incitèrent au lancement ; s’éleva alors un cercle bouillonnant sur la surface aux mille étincelles. Nos jeunes années respiraient la douceur de l’air et sa rayonnante brutalité et en oubliaient le passage des heures. L’heure de la fin de la sieste avait sonné, avec elle le temps du goûter, et celle de la découverte de notre fugue. Même Noura ne sembla pas pouvoir calmer l’inquiétude et l’agitation à laquelle je dus faire face tout seul, car Choucri s’était rendu droit chez lui pour être la cible d’une même situation.
Alors, moi, je m’étais promis de quitter au plus tôt ma famille, puisque je n’étais pas libre de lancer des galets à la mer jusqu’au bout de la nuit, si tel était mon désir. Mon sens de l’honnêteté m’obligea à tenir ma promesse. Diplôme en poche, je quittai en secret le pays, pour un autre bien plus large, bien plus grand, dans lequel je n’avais pas foi, mais ne sachant où me rendre autrement, je choisis celui où je connaissais le plus de monde.
Mon père ne me pardonna pas le silence de mon départ, ne répondit jamais à mon invitation. Ma mère accompagna mon parcours de ses paroles indulgentes, alimentées par l’inquiétude.
Elle ne sait pas que je suis là, tout à côté. Je tenais à lui épargner une émotion prolongée due à l’attente, ainsi que les préparatifs de rigueur, l’aurais-je avertie quant à mon projet. Tous les meubles, à part les grosses armoires, auraient été sortis pour être bien aérés, astiqués, les tapis ensoleillés, battus, lavés, séchés, des menus planifiés, la liste des provisions aurait augmenté de jour en jour. Tous avertis, membres de la famille proche ou éloignée, amis, connaissances. Leur visite en mon honneur joie, plaisir, pour certains une obligation.
Je me trompe, peut-être. Le temps aurait barré d’un trait rouge les coutumes des habitants. Le temps, non, il n’aurait pu être si audacieux, ni si radical. Ce que d’autres lui auraient imposé. Fissures et blessures.
La rue est mal éclairée. Silencieuse. La nuit s’annonce belle. Est-ce que les gens s’assoiront à leur balcon, à leur terrasse, pour y dîner ? Est-ce qu’ils échangent encore leurs réflexions de porte en porte, de fenêtre en fenêtre ?
La grille grince lorsque je l’ouvre. Je m’assois sur le rebord de marbre qui encadre les marches menant à la cour. Le bonheur d’être là. Lieu de ma première respiration. Le souffle d’un air que j’avais cru avoir oublié, dont je m’étais dispensé, dépourvu, que je retrouve à l’instant avec la conscience de son manque.
Plus de huit ans depuis le jour de ma détermination, quatre mois plus tard celui de mon départ. J’avais 23 ans, un diplôme d’ingénieur électronicien en poche. Un visa pour des cours post-graduate que je comptais remplacer au plus vite par un travail à plein temps, un ami m’ayant informé que ce pays du Nord facilitait l’intégration d’ingénieurs-chercheurs. J’aimais la découverte, la grande balade, la liberté. Elle, surtout. Ma tête se devait certes de suivre les prérogatives d’autrui, consciente des obligations requises, mais aussi, j’avais la possibilité de suivre tous mes caprices. Mon temps libre était mien. Je roulais en voiture à travers les larges étendues du pays, sans but précis, sans étude d’itinéraire préalable, en plein dans l’inédit, dans l’insolite, en pensée cependant toujours avec les miens, soumis à ces liens, à leur souvenir, au poids de leur absence. Un partage mental, dans toute son authenticité.
« Ce soir, tu ne prendras pas la voiture, tu es rentré tard hier, à l’aube presque. » Je m’entends rétorquer à mon père que la veille c’était samedi et que ce soir aussi les copains se rencontraient....